"La Chambre d’Isabella", m.e.s. Jan Lauwers – Needcompany

La Chambre d’Isabella : un bordel magnifique.
Parfois, il est facile d’écrire des critiques théâtrales parce qu’elles sont contenues dans un seul mot qui les résume si bien, comme des vêtements quand ils conviennent parfaitement et deviennent ainsi forcément fétiches.
On ne veut plus rien quitter.
Magnifique.
La Chambre d’Isabella raconte l’histoire d’Isabella Morandi, une femme au parcours mouvementé et touchant, et cela depuis son enfance jusqu’au _ osera-t-on ?_ crépuscule de sa vie.
Son existence commence sur une petite ile irréelle surmontée d’un phare et d’un mensonge, celui d’un père, comme une bougie sur un gâteau. Elle se poursuit sur les rencontres et les amours qui la consument, tout cela dans une joie de vivre exemplaire et très communicative. Son récit nous fait voyager, de l’Afrique en passant par Paris, du rire aux larmes, sans sombrer jamais dans la facilité. Et c’est une Isabella Morandi de 94 ans qui nous en rapporte chacun des événements et qui remonte avec nous le fil de son histoire propre, une Isabella fatiguée et aveugle, qui reste ici, déambule dans le capharnaüm légué par son père : antiquités égyptiennes, africaines, masques, momies et autre bizarreries (un pénis de baleine, une fiole destinée à récupérer les larmes, des menottes à usage unique…), Isabella encore, avec son rire si clair, belle, une femme qui boite un peu et qui se révèle le centre d’un monde, Isabella toujours, maitresse d’une cérémonie gorgée d’émotions.
“ISABELLA _ Petite, j’ai été élevée par Anna et Arthur, nous habitions dans un phare, près de la côte. Arthur était le gardien du phare et il était saoûl dès 5h le soir. Et Anna, ma mère adoptive, ausi. C’était plutôt agréable car quand ils étaient saoûls, ils se sentaient libres et heureux; ils n’étaient jamais grossiers avec moi. Ils me racontaient que mon vrai père était le prince du désert, disparu au cours d’une expédition. Et je me suis baptisée Isabella, la princesse du désert, et je me suis jurée de découvrir un jour le secret de mon père.”

(c) Eveline Vanassche
Les thèmes abordés par Jan Lauwers, sont divers et touchent à l’universel : l’amour, le désir, le voyage, la famille, la vie, la mort et l’humour. À la façon de Gabriel Garcia Màrquez et son « réalisme magique », l’auteur et metteur en scène belge dresse le portrait d’une femme exemplaire dont l’existence se peuple peu à peu des fantômes du passé sur fond d’une réalité historique qui n’épargne personne (la Seconde Guerre Mondiale, Hiroshima…). Ainsi, Isabella évoque les objets magnifiques que son père a accumulés sa vie entière et qui encombrent désormais son appartement, alors que ce dernier, très justement, se remplit peu à peu des personnages divers et variés qui (re)constituent avec elle ses souvenirs. Loufoques, loquaces et même un peu ivres, les fantômes investissent cette chambre merveilleuse sans que personne n’y trouve à redire. Caverne d’Ali Baba des souvenirs.
Pour écrire ce spectacle, Jan Lauwers est allé puiser du côté de son histoire personnelle, en évoquant notamment celle de son père décédé en 2002 et à qui la pièce est dédiée. Il en sort un texte en forme de fable émouvante, empli de tendresse, qui sert à merveille ce spectacle.
Quand mon père est décédé, il y a deux ans, il m’a laissé en héritage environ 5800 objets  ethnologiques et archéologiques. Mon père était médecin, mais à ses heures il était aussi  ethnographe amateur. Enfant, ça n’a jamais suscité de questions chez moi : j’ai grandi parmi ces  objets. Après coup, on se demande évidemment ce qui suscitait cette passion. Quand on se retrouve  avec cette collection sur les bras, on doit de surcroît décider quoi en faire. C’est également une  question éthique, car nombre de ces objets ont sans doute été dérobés à ceux qui les ont réalisés, et  se sont ainsi retrouvés dans un contexte qui n’est pas le leur. Tout cela m’a amené à écrire une  histoire à propos de cette collection. Bien entendu, elle contient beaucoup d’éléments  (auto)biographiques. Mais l’histoire est racontée par une femme, Isabella Morandi, qui en réalité n’a  jamais existé. Son récit commence en 1910 et il va jusqu’à nos jours. Cela donne par la même  occasion un panorama du siècle passé. Elle étudie la collection et rêve de se rendre en Afrique. Mais  cela ne se fera jamais, à l’exception d’un passage éclair.” Jan Lauwers
C’est donc tout naturellement que l’auteur encombre l’espace des objets de son père, Félix Lauwers, transformant ainsi la scène en véritable musée d’art tribal en son honneur. Une sorte de mise en abime se tisse alors, l’histoire racontant l’Histoire elle-même racontant l’histoire, Isabella en double de Jan. Les objets qui s’amoncellent représentant l’amassement des souvenirs ainsi que le questionnement sur les origines.
“ISABELLA_ Tiens, la photo de l’homme barbu. L’homme qui est né d’un mensonge : mon  prince du désert. Il sera toujours là. Anna, Arthur, Alexander et Frank, par contre : partis.  Pour toujours. Il est le seul qui existe encore, mon prince du désert. Même quand j’arrête ma  caméra, je le vois encore très nettement : Félix. F.E.L.I.X. Et ça veut dire « bonheur » dans  une langue morte. Chimères et illusions.”
(c) Eveline Vanassche
L’onirisme suscité par le cadre de la chambre en elle-même et le récit sont renforcés par le surréalisme que distillent le texte et les personnages qui sont évoqués : ainsi, les deux hémisphères cérébraux d’Isabella sont incarnés, de même que sa zone érogène, sexy à souhait, donnant corps à l’ensemble en évoquant une Isabella comme tiraillée entre le cérébral de sa condition humaine et l’animalité de ses désirs. Et c’est très justement sur cette ambivalence que s’appuie le texte qui évoquera tout à la fois l’enquête autour du mensonge du père que les rencontres charnels de l’héroïne, ses émois (74 amants différents, pensez donc…).
Les références sont d’ailleurs légion dans La Chambre d’Isabella : Joyce, Breton, Picasso, Bowie…  c’est tout le vingtième siècle qui est ici convoqué.

(c) Eveline Vanassche
Féministe, magique, libre, touchante, la Chambre d’Isabella brosse le portrait d’une femme exceptionnelle  brillamment campée par la comédienne belge Viviane de Muynck. Dès le lever de rideau, cette dernière monte sur scène dans une énergie folle, très terrienne. Ronde, sexagénaire, charismatique en diable. Tout de suite, elle nous explique1 qu’elle incarnera pendant toute la durée du spectacle, Isabella, qu’elle sera aveugle et qu’il nous faudra faire preuve d’imagination pour la croire sur parole. Nous lui faisons confiance, sans sourciller. Elle nous présente ensuite ses comparses, un à un. Ainsi, elle se pose en véritable chef d’orchestre, expliquant le contexte de cette pièce, la volonté de son auteur, et le décor. Elle fait preuve d’une certaine autorité et on comprend, en tant que spectateur, d’emblée où elle se situe : Isabella est une femme à poigne, maitresse de son destin et qui dirige son petit monde. Elle est franche, entière : elle ne posera pas. Assis dans nos fauteuils, nous devenons ses confidents : elle est une femme formidable, nous n’en doutons plus.
(c) Eveline Vanassche
Ce spectacle est tout simplement un petit bijou : pour preuve, huit ans après sa présentation au festival d’Avignon, il continue d’enchanter.
Ce spectacle donne une ouverture d’espoir, une ouverture de joie de vivre, une ouverture en disant : « écoutez la vie peut être difficile mais prenons-la comme elle est et réjouissons-nous des rencontres que nous pouvons faire, réjouissons-nous de l’histoire que nous portons en nous-mêmes et regardons les êtres étranges avec un brin d’humour, une ouverture d’esprit et une certaine joie de vivre. »” Viviane de Muynck, La Grande Table, France Culture, 2012.
La force de la Chambre d’Isabella est d’être complet aussi bien dans le fond que la forme : théâtre, danse, comédie musicale, toute la scène est investie par des comédiens et danseurs de grand talent (Needcompany). Mention toute particulière à Benoît Gob, gracieux bourru et à Julien Faure, danseur noueux et tonique (bien qu’un peu du dos trop poilu) qui capte littéralement l’attention, magnifique en Prince du Désert. Anneke Bonnema est également parfaite en Anna, triste, névrosée autant que lucide. La musique, composée par Hans Petter Dahl qui interprète également Alexander (sorte de sosie de David Bowie et amant d’Isabella) est terriblement juste, émouvante, et trotte encore longtemps dans la tête, participant ainsi pleinement à sertir ce bijou finement.
La Chambre d’Isabella touche à l’humanité, à ce qu’elle a de plus simple : l’espoir. On ne peut sortir que transformé par ce spectacle avec la volonté de serrer dans ses bras cette Isabella-là pour la remercier mille fois et partir avec elle à la recherche de Budhanton
Nous ne pouvons que vous recommander chaudement ce voyage tant il nous a emballés.


LA CHAMBRE D’ISABELLA
Open-Arts

Et parce que la musique est juste formidable :
 A voir ou revoir jusqu’au 4 août au Théâtre Monfort.scénographie Jan Lauwers

texte Jan Lauwers (excepté Monologue du menteur, écrit par Anneke Bonnema)

avec Viviane De Muynck, Anneke Bonnema, Benoît Gob, Hans Petter Dahl, Maarten Seghers, Julien Faure, Yumiko Funaya (remplace Louise Peterhoff), Sung-Im Her (remplace Tijen Lawton), Misha Downey (remplace Ludde Hagberg)

musique Hans Petter Dahl, Maarten Seghers

paroles Jan Lauwers, Anneke Bonnema

danse Julien Faure, Ludde Hagberg, Tijen Lawton, Louise Peterhoff

costumes Lemm&Barkey

éclairages Jan Lauwers, Marjolein Demey

concept son Dré Schneider

directeur de production Luc Galle

sur-titrage Elke Janssens———————————————–(1) Il est à noter que parfois, c’est Jan Lauwers lui même qui présente le spectacle, suivant qu’il soit présent ou non.

A propos de Alban Orsini

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