À la fin de l’envoi de son message sur Skype, il touche.
Cyrano de Bergerac est sans nul doute l’un des textes de théâtre les plus puissants tant sa poésie résonne toujours dans notre temps contemporain dans lequel tout va plus vite. Dans cette société où l’oisiveté contemplative n’est pas souhaitable et la suspension des heures égrainées n’est plus permise, il faut se conforter de manière aliénante à la rentabilité, faire preuve constante de perspicacité et d’efficience. L’homme n’a plus le loisir de s’assoupir qu’il est déjà emporté dans un demain défini. Sans sentiment. Purgé qu’il est de ses rêveries il erre, laissé presque exsangue, dans une lumière crue distillée par d’autres pour d’autres. Le badinage n’existe plus : il a été privatisé au nom de la rentabilité. Edmond Rostand continue pourtant de nous dire autre chose : en plaçant l’amour et la poésie au centre de tout, il nous force en effet à nous interroger sur le poids des sentiments, surtout sur celui des mots, et cela dans notre monde même.
(c) Brigitte Enguérand
En installant, bien campé, son Cyrano dans un asile à la Ken Kesey, Dominique Pitoiset distille à la version du classique qu’il met en scène, une bipolarité des plus intéressantes. Sans trop appuyer son parti pris (l’hôpital psychiatrique est un décor posé (salle de faïence blanche, lavabo, tables, chaises comme dans une sorte de réfectoire) et les gestes des comédiens sont sensiblement désordonnés), le metteur en scène insuffle une folie douce supplémentaire à la pièce, rendant chacun des personnages très  à la brèche. Ce penchant psychologique est bienvenu tant il associe amour et folie de manière juste sans trop en faire pour autant, imposant ainsi une complexité et une noirceur psychologique telle une ombre planante. La façon qu’il a d’effectuer une sorte de boucle dans la pièce même (Cyrano apparait au début du spectacle de dos et blessé à la tête, en écho du dénouement tragique) permet à Dominique Pitoiset d’interroger le spectateur tout à la fois sur l’universalité du texte que sur celle du personnage. Ainsi, Cyrano se densifie, devient presque sombre : où se situe la frontière entre sa poésie et sa démence ? En existe-t-il seulement une ?
« Cyrano de Bergerac : Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par-derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort »
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.
Plus gauche est par contre la fameuse scène du balcon qui, si elle fait sourire en utilisant les moyens de communication moderne (webcam, ordinateur….), tombe un peu à plat écrasé par le mécanisme et le clin d’œil qu’elle suscite.
(c) Brigitte Enguérand
« Cyrano de Bergerac : Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme ! »
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.
Soulignons bien évidemment la performance de Philippe Torreton, grandiose : convoquant son esprit et son physique plus que terriens, enraciné qu’il est dans le sol, il incarne un Cyrano de Bergerac vindicatif et touchant. Engoncé dans un bas de survêtement et un Marcel que l’on imagine aisément tâché, ce Cyrano est tatoué, crâne rasé mais plus que tout il semble vulnérable, contemporain. Voix grave, gestes précis : le personnage n’est pas qu’un doux rêveur : il est un homme de poigne, viril et sûr de lui. Ce n’est que lorsque le dernier acte survient que le masque tombe en étant très justement porté, Cyrano revêtant le fameux costume au symbolique chapeau : c’est si juste et beau.
(c) Brigitte Enguérand
Ainsi fait, le théâtre devient une échappatoire révélant que l’asile n’a jamais été que de nous habité, et cela depuis le début.
A découvrir jusqu’au 28 juin à l’Odéon, Théâtre de l’Europe.
A la fin du spectacle, les comédiens ont pris la parole concernant la réforme actuelle du régime des intermittents du spectacle. Voici ci-dessous le texte tel que lu par un des comédiens.
Reproduction de la déclaration lue à l’issue des représentations de Cyrano :

“CHER PUBLIC,Nous tenons, nous techniciens et acteurs, à vous signifier que nous sommes en lutte pour sauver l’intégrité d’un régime qui, si le nouveau texte le modifiant est ratifié le 22 mai prochain, exclura de l’intermittence un bon nombre d’entre nous et par conséquent nuira à la création de spectacles comme celui que vous venez de voir !Nous avons choisi de vous adresser la parole à l’issue de la représentation, nous avons bien conscience que beaucoup de professions sont en danger, pas seulement la nôtre !

Pour nous soutenir par le geste, vous pouvez signer une lettre de soutien aux intermittents à la sortie de la salle.

Merci de votre attention et vive la culture non marchande !

Et pour évoquer Rostand en ajoutant deux pieds à un alexandrin (ça fera 14) ! :  Que tous ceux qui ne veulent pas mourir lèvent le poing !”


CYRANO DE BERGERAC / Rostand – Pitoiset / Odéon… par TheatreOdeon

avec Jean-Michel Balthazar, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Nicolas Chupin, Patrice Costa, Gilles Fisseau, Jean-François Lapalus, Daniel Martin, Bruno Ouzeau, Philippe Torreton, Martine Vandeville, Maud Wyler
mise en scène Dominique Pitoiset
dramaturgie Daniel Loayza
scénographie et costumes Kattrin Michel
lumière Christophe Pitoiset
travail vocal Anne Fischer
Assistants à la mise en scène Marie Favre, Stephen Taylor
production déléguée Théâtre National de Bretagne – Rennes
coproduction MC2 : Grenoble ; Théâtre national de Bordeaux Aquitaine ;
Compagnie Pitoiset – Dijon ; Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ;
Espace Malraux / Scène Nationale de Chambéry et de la Savoie ;
Centre National de Création et de Diffusion Culturelles de Châteauvallon ;
Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines / Scène Nationale
créé le 5 février 2013 au Théâtre National de Bretagne – Rennes
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Entendu dans la salle : “Faut qu’il arrête de manger Philippe Torreton : il déborde !!!!! » 

A propos de Alban Orsini

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