Carto, développé par Sunhead Games, constitue un gap conséquent dans la production de ce jeune studio taiwanais, auteur jusque là de deux jeux ultra minimalistes à la limite du prototype expérimental. En effet, l’ambition de Carto n’est plus seulement d’enrober une poignée de mécaniques de gameplay autour d’un argument narratif mais bien, littéralement, d’être un jeu-monde.

Le principe de Carto est simple : vous êtes une jeune fille séparée, dès l’intro, de votre grand-mère exploratrice-cartographe. Là, seule sur une tuile-bout du carte, vous partez explorer ce nouveau monde qui s’ouvre à vous. Dans un coin de tuile, vous découvrez deux nouvelles tuiles à réagencer selon votre bon vouloir et une contrainte : les bords de chaque tuile doivent correspondre, pour pouvoir constituer ainsi une carte de plus en plus vaste à explorer et espérer retrouver votre grand-mère.

Tout commence ici. Vue sur ce qui constitue votre “tapis de jeu”. Bientôt de nombreuses tuiles envahiront votre écran.

Intrinsèquement, Carto est donc un puzzle-game. Mais c’est aussi un jeu d’exploration magnifiquement intriqué à ce principe de base. Au fil de vos découvertes de nouvelles tuiles à déposer sur la carte de ce monde en construction, vous croisez des autochtones, majoritairement accueillants et donneurs de petites quêtes aux modalités souvent sibyllines et poétiques. Des quêtes qui vous demanderont de réagencer vos tuiles afin de découvrir un nouveau lieu caché, un nouveau bout de map, un accessoire magique ou tout simplement un objet perdu par un habitant au bonheur immédiat si prégnant que sa mémoire vive ne dépasse pas celle d’un poisson rouge.

Et c’est bien là que Carto touche au sublime. Ce que vous connaissiez de ce monde à explorer se voit transformé par l’expérience que l’Autre en a, révélant peu à peu des paysages différents, complexifiant ses reliefs. Il n’est pas rare, dans Carto, de se retrouver de longues minutes devant une carte présentant un monde cohérent, puis de soudainement se mettre à brasser les tuiles pour reconstituer un presque tout autre monde.

Il y a seulement un instant, vous étiez seule perdue dans la nuit…

Désormais, ce chemin que vous empruntiez ne vous mène plus au lac où vous aviez pêché ce délicieux poisson, mais dans un bois cachant l’entrée d’une grotte. Ailleurs, la plaine désertique vient de céder sa place à ce lac que vous veniez de perdre de vue; mais ce n’est plus tout à fait le même lac. Dans l’épreuve de ce ré-agencement permanent du monde se cache une énigme ‘markerienne’, un jeu sur notre construction personnelle inachevable d’un réel qui ne peut jamais être embrassé dans sa totalité, puisqu’en permanence jouxtant et se frottant aux constructions de l’Autre.

Carto fait ressentir au joueur, avec une infinie douceur et grâce à ses strictes mécaniques de gameplay, l’altérité irrémédiable du Monde. Mais plutôt que de plonger ledit joueur dans l’anxiété face à cette qualité insurmontable, le jeu lui donne toutes les cartes (toutes les tuiles, plutôt) pour comprendre que sa représentation mentale du monde qui l’entoure a toute sa place aux côtés de toutes celles de ceux qui peuplent ledit monde. Et qu’avec un minimum d’empathie et d’astuce, ces représentations sont même appelées à se compléter et s’enrichir.

Comment refuser, par les temps qui courent, une œuvre aussi bienveillante et pleine de tendre malice ?

Carto – développé par Sunhead Games – disponible sur PC, Xbox One, PS4, Nintendo Switch.

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