John Cunningham – “Fell” (2016)

Si cela vous avait échappé, notre bon génie musical John Cunningham est de retour. Il est l’un des rares à catalyser sans le moindre calcul les Beach Boys et les Beatles, à les intégrer dans sa propre invention. Ses compositions renouent avec le charme mélodique et l’écriture ambitieuse de ces grands auteurs, compositeurs, et parfois arrangeurs, des années 60-70. Des pop songs presque canoniques mais remplies de détours surprenants, avec des éléments folk et jazz distillés, une sensibilité de coloriste, un ton de voix délicat. Un tel amour de la pop musique, conçue comme un grand et minutieux artisanat (Cunningham a entièrement réalisé son disque, de l’écriture jusqu’au mixage), cela s’écoute tout ébahi. C’est un petit miracle qui nous saisit quand on ne l’attend plus, quatorze ans après le disque précédent…

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Le seul problème à l’écoute de “Fell” comme de disques antérieurs (en réalité, plus une qualité qu’un défaut), c’est qu’il faille y revenir une seconde fois pour goûter véritablement à cette écriture, subtile et ample, dont l’efficacité mélodique s’avère vite imparable. Il faut se réhabituer à cette densité, re régler notre écoute pour la mettre au diapason des compositions, savoir entendre les détails et la ligne radieuse des mélodies. Et quand John Cunningham fait son hibernatus, Frozen in time, on le suit volontiers, non que le musicien se repaisse d’une quelconque nostalgie (amis scarabées, surfeurs, “pink-mooniens”, etc.), mais parce qu’il sait raviver les beautés d’une musique qui transcende époques, modes et styles, pour s’écouler naturellement  jusqu’à nous. Se demande-t-on si Michael Head est dans le coup ou non ? Persistance auditive (comme on dirait persistance rétinienne). Cela s’écoute de soi, sans impératif de nouveauté, familier et inédit à la fois (sinon l’on s’ennuierait comme dans les pastiches pop ou rock sixties). Certains pourront reprocher à cet album de se tenir dans ce halo intemporel, une zone indécise allant de la pop baroque et psychédélique anglo-américaine jusqu’à aujourd’hui. Les autres, peu sensibles à l’injonction factice du “contemporain” s’y engloutiront comme s’ils se laissaient glisser, sourire aux lèvres, dans un bain à la bonne température musicale. Deux mains de mélodies suspendues ; toujours la même typo coca-colaesque insituable pour signer son nom ; toujours les mêmes fortune et exigence musicales d’un bout à l’autre du disque.


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Il faut quand même qu’il ait un peu de personnalité l’oiseau, pour nous saisir à ce point, pour que sa douceur ne se confonde avec le miel. C’est tissé et soyeux, mais ça remue tranquillement au gré des modulations et des inflexions, qui sont autant de paysages transitoires de l’ombre à la lumière. Il y a aussi les feuilletages instrumentaux, les emballements orchestraux, la rondeur des basses, et l’allégresse des percussions comme dans le titre inaugural, plein de couplets beatlesiens et de refrains, gracieusement emboités. Let go of those dreams est une symphonie pop miniature sans pesanteur. Flûte et guitare acoustique donnent une coloration pastorale comme dans le très beau Often a Ghost qui déploie ses harmonies vocales, des onomatopées “pa-pa-pa”, sur un tumulte percussif. Les pop song concentrées alternent avec des développements plus marqués, comme dans le quasi progressif We get so we don’t. On y entend une suite couplet refrain, tous deux alternés comme des mouvements autonomes, un point d’orgue suivi d’un pianotage joué en boucle sur un ostinato rythmique. Possible cousin du Krautrock ou des instrumentaux ludiques de Todd Rundgren, le titre sonne la mi-temps de la première face, avec son drôle de motif en spirale, un surplace radieux, et sa détente finale presque jazzy. Something about the Rain fait redémarrer le disque sur un hymne pop, doux et plaintif, avec ses fins de versets étirées et ses syllabes en suspens, météorologiques. Le morceau prend des airs d’arc-en-ciel en fin de course, faisant alterner les impressions changeantes. Le murmure de la basse rebondit sous les paroles, un orgue brumeux en fond, avant l’éclaircie finale des chœurs – a perfect song. I Can’t fly commence comme une variation éthérée du titre précédent. Le chant vaporeux s’approche de Richard Davies et Eric Matthews, avec un chorus de saxo et un peu de piano en coda…

En début de face B, le temps se gâte légèrement ; la musique et les voix se distordent comme dans un morceau (un rien malade) de Bowie. C’est For the love of Money, pièce de résistance de l’album, avec sa résolution folk plus apaisée, tout en guitare acoustique, harmoniques et accords qui frisent – un excellent compagnon pour les disques pop de Jim O’Rourke. Frozen in Time est un autre titre pop exemplaire : du Beach Boys en diable pour les motifs rythmiques et les harmonies vocales, et surtout du John Cunningham au cube, somptueusement arrangé. Le morceau qui suit est une féérie, une comptine de comédie musicale prise dans les réverbérations de voix, toujours un peu réminiscente, peut-être, de “Pet Sounds” ou des chutes de “Smile”. While they talk of life semble être une chanson un peu plus attendue après ce qui a précédé, un rien plus rock et rythmée avec shakers et tambourins. Mais il n’en est rien car le morceau joue avec grâce un pas mélodique plus régulier, complexe et sophistiqué malgré son évidence apparente. Bouclant le tour de ces délicieuses tourmentes, le (Brian) wilsonien Flowers will grow in this stony ground est une sorte de prière chantée d’un ton calme, une maxime pour se donner du courage : “des fleurs repousseront sur la pierre”.

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Tout le disque est traversé par l’évocation d’un monde intimiste et naturel, d’époques déchues, de rêveries ou d’instants contemplatifs ; des impressions traduites dans le flux mêlé des voix et des instruments qui se font écho. On y tombe avec une douce joie. Mais il serait vain d’en fouiller l’interprétation, car les compositions semblent procéder davantage par images sonores et poétiques, sans chercher à fixer un sens univoque.
L’art de John Cunningham repose sur cette sensibilité (et cette culture de plus en plus rare) du disque comme album : une suite faite de suites dans lesquelles chacun des petits mouvements en embrasse de plus grands. Un album assez étourdissant de cohérence et de malléabilité, comme si le récit se faisait dans cette manière d’étirer, de ramasser, de dénuder ou d’orner, de composer les plans d’un espace musical, ses rebonds et ses petits unissons dramatiques. Un tuilage de nuances et d’épisodes qui dessinent sans pompe, pièce après pièce, pluie et soleil venant, chaque coin de la toile.

Fell” est disponible en cd et vinyle sur le label Microcultures
les dessins, “Fell”, “Beck” et “Stone” sont de John Cunningham ; ils sont visibles sur son site johncunningham.co.uk

A propos de Robert Loiseux

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