L’ancien est à la mode et on ne compte plus, cette année encore, le nombre de musiciens qui ont saupoudré, parfois sans modération, leurs productions de nappes de synthétiseurs analogiques pour tenter de leur apporter une chaleur souvent absente du tout numérique qui est aujourd’hui la monnaie la plus courante. La démarche de Jane Weaver dans Modern Kosmology, son huitième ou neuvième album selon que l’on comptabilise ou non Like an Aspen Leaf, le mini-LP inaugural de sa carrière en solo, est radicalement différente, aux antipodes d’une recherche stérilement décorative ; les machines n’y sont en effet pas utilisées en guise de condiment, elles sont au contraire la chair même d’un projet qui frappe par son unité esthétique et de pensée. De paysages (le mot « landscape » se retrouve à plusieurs reprises, comme un fil conducteur) en plages ou en vallées, de champs magnétiques en pulsations secrètes d’une nature contemplée, à la fois insaisissable, changeante et fragile comme un papillon (« Did you see Butterflies ? ») mais aussi enveloppante au point de s’y fondre entièrement (« Slow Motion ») ou parfois d’un onirisme à la limite d’une étrangeté aux lueurs fugitivement inquiétantes (« Loops in the Secret Society »), les textes rendent également hommage à ceux qui parviennent à transcender les limites de la matière pour lui insuffler du rêve et dévoiler aux yeux de tous des horizons inédits, insoupçonnés ; l’inspiration de « The Architect » est aussi limpide que son titre et la chanson « H>A>K » évoque la figure de Hilma af Klint, pionnière de l’art abstrait. Parmi ces compositions où règne en maître un imaginaire à la fois luxuriant et décanté résonnent des rappels à la vie réelle, une relation qui renaît dans « The Lightning Back » ou tangue tout au long de « I wish » refermant l’album sur une note quelque peu désenchantée, d’autant que l’a précédé le memento mori lancinant de « Ravenspoint » où plane la voix à la fois implacable et ironique de Malcolm Mooney, chanteur du groupe allemand Can, invité idéalement choisi d’un projet dont certaines des plus fortes racines plongent profondément dans le terreau du Krautrock. De là viennent le goût pour les boucles et les structures répétitives, mais également un minimalisme qui n’est jamais synonyme de pauvreté, car Jane Weaver s’y entend pour superposer les strates stylistiques – l’empreinte du folk et du psychédélisme est partout perceptible – autant que sonores afin d’apporter à ses mélodies souvent accrocheuses une richesse et une densité absolument évidentes pour qui prend la peine de tendre attentivement l’oreille ; de ce point de vue, son minutieux travail en studio fait souvent songer à celui d’une autre musicienne singulière et libre, Kate Bush.

Malgré des structures plus resserrées que celles de son prédécesseur, le très beau The Silver Globe, Modern Kosmology ne lui cède en rien en pouvoir d’évocation. En mêlant très étroitement la distanciation inhérente aux sonorités électroniques et la présence d’une voix qui ne s’imposait pas avec autant de tangibilité dans ses réalisations antérieures, en conjuguant très habilement l’inflexibilité des rythmes et la fluidité des lignes, en faisant s’épouser l’organique et l’artificiel, la mathématique et la poésie, Jane Weaver signe un disque aux idées foisonnantes sous leur air d’épure, plein de surprises, parfois déroutant, mais en tout cas magistralement construit et toujours séduisant, jusqu’à en devenir quelquefois obsédant. Sans aucun doute, elle est bien l’architecte d’un des albums les plus aboutis de cette année 2017.

 

Jane Weaver, Modern Kosmology 1 CD / 1 LP Fire Records

 

A propos de Jean-Christophe PUCEK

Laisser un commentaire