On ne pourra pas reprocher à Isaac Delusion d’agir dans la précipitation et ce jeune groupe français qui, du duo qu’il était à l’origine est aujourd’hui devenu quatuor, aura pris le temps nécessaire pour mûrir son premier album éponyme qui nous est arrivé au début de ce mois de juin, après deux EP (Midnight sun et Early morning) semés sur notre route avec une fausse nonchalance, au début et à la fin de 2012, comme des petits cailloux scintillants de promesses.

Le titre sur lequel s’ouvre le disque, The child you were, est typique des couleurs et des humeurs qui vont se développer durant les cinquante-cinq minutes suivantes, traversées par une voix immédiatement reconnaissable, limpide, à la fois chaleureuse et légèrement distante. Ce qui frappe d’emblée, c’est le sens inné de la fluidité mélodique que possèdent les musiciens ainsi que leur propension à privilégier, dans leurs compositions, des lignes claires que viennent soutenir et embellir des arrangements particulièrement bien pensés, à l’efficacité jamais tapageuse, l’ensemble se déployant selon un ordonnancement à la fois rigoureux et poétique tout à fait représentatif d’une certaine tradition du raffinement à la française. Chanson après chanson, se découvre une riche palettes d’influences allant du folk à la dance music avec, sporadiquement, des bouffées funk ou hip-hop, cette diversité trouvant son origine dans les horizons très différents dont vient chacun des quatre compères. Ils ont eu la finesse de savoir les fondre en un tout d’une grande cohérence dans lequel chaque morceau, au lieu de se résumer, comme c’est hélas souvent le cas dans ce type de production, à une simple vignette séduisante mais isolée, semble découler naturellement de ce qui le précède et annoncer ce qui va le suivre — c’est particulièrement évident à partir de Land of gold, à l’écriture finement ciselée. Car l’intelligence semble bel et bien côtoyer l’instinct chez ces jeunes gens et c’est cette alliance qui rend ce premier album extrêmement attachant et fait qu’une fois entré dans l’univers qu’il propose, on y revient à chaque reprise avec un plaisir renouvelé. Qu’il s’agisse de Midnight sun, un titre construit à partir d’une matière musicale minimale qui laisse toute la place à la voix, jusque dans ses minimes faiblesses, pour l’animer, de la légèreté ensoleillée et insouciante de She pretends, de l’énergie plus sombre de The Devil’s hand, de l’ironie de A little bit too high, il y a toujours quelque chose à découvrir chez Isaac Delusion, qui a indiscutablement le don, grâce à une science très juste des atmosphères, de faire voguer ses morceaux, et l’auditeur avec eux, dans un monde de paysages fuyants, comme entrevus dans un songe éveillé et redessinés par d’incessants clairs-obscurs. Déjà maîtres dans l’art de l’estompe, les musiciens se montrent particulièrement convaincants dès qu’il s’agit d’évoquer la nostalgie de l’enfance (The child you were, Dragons) comme celle des fêtes qui s’achèvent (Early morning), ou l’incertitude des sentiments (If I fall), n’hésitant pas à faire appel à violon et violoncelle pour ajouter une touche de lyrisme supplémentaire et bienvenu à leur propos.
Chacun abordera, bien entendu, ce disque avec la sensibilité qui lui est propre. Certains retiendront avant tout son caractère globalement enjoué et sensuel – notons que même si l’électronique est évidemment reine ici, le soin apporté à la réalisation et la présence d’instruments acoustiques lui apportent une véritable chaleur –, d’autres le liront comme la bande-son rêvée, dans tous les sens du terme, des longues soirées de fête où l’on se croise et parfois se frôle sans toujours se rencontrer, des promenades en lisière d’océan ou sous les dunes sous des cieux gonflés de nostalgie. Ce qui demeure évident, c’est qu’avec son électro-pop inventive, faussement naïve, légère en apparence mais beaucoup plus troublée lorsque l’on y regarde d’un peu plus près, Isaac Delusion nous offre probablement un des plus beaux albums de l’été, un été où les pistes de danse auraient vue sur l’amer.
Isaac Delusion, Isaac Delusion. 1 CD Cracki records/Parlophone.

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A propos de Jean-Christophe PUCEK

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