Heavenly Sweetness[1], la belle éclectique.

Et si les plus belles découvertes étaient le fruit de grossières erreurs ?

La sérendipité[2] est un mot que mon traitement de texte ne connait pas. Pour cause, même si les machines deviennent « créatives »[3], leurs erreurs ne leurs permettent pas encore la simultanéité d’une découverte plus grande encore que celle recherchée au départ.

Hééin, keskidi lui ?

A l’origine de cet article je tombais sur un morceau de GLC & Raheem De Vaughn : Cathedral. A la trompette un certain Leon Q Thomas. Je le pistais à la croche sur la toile pour découvrir un sérieux sideman de nombreux combo Hip Hop. Je le contactais même. Il me renvoya un morceau et je perdais le contact.

De fil en aiguille, de coutures en sutures, je tombais par erreur sur un certain Leron Thomas, qu’aujourd’hui encore je me demande pourquoi, je pensais être un avatar de Leon Q. Thomas.

2ième acte. Chez mon disquaire à Grenoble[4] un Vinyle retient toute mon attention. Take it[5] d’un certain Leron Thomas. Voilà, que l’incurie de la curée de mes pensées passe par là, et je prends ce disque pour une production de Leon Q. Allen, alors que c’est l’œuvre d’un certain Leron Thomas.

Je pose le diamant sur le micro sillon, et là, à peine les premières notes font vibrer les peaux des enceintes, que je comprends immédiatement que j’ai affaire à ce que je recherche toujours en matière de musique : l’alchimie du décollage de semelles et du balancement de tête. Et pour ça, je suis un inglorious bastard, je n’en fait qu’à ma tête pour mes oreilles. Les morceaux s’enchainent et je sais que je tiens là un truc hors du commun. Comme je prends contact avec ce Leron Thomas donc, je vois que j’ai aussi affaire à une personne très humble et généreuse. Nous échangeons questions réponses et au fur et à mesure que j’avance je peste du poing du paria contre mon pays, incapable de se faire le relais d’artistes de cette envergure, sans passer par des pages spécialisées fermées aux non amateurs du genre. Je me souviens alors de ces paroles de Fred Palem rencontré à la Source à Fontaine, « la France n’est pas un pays de culture musicale… »[6].

Et bing ! Le couperet tombe donc et me voilà prêt à relever le gant pour en dénoncer les coutures…Leron Thomas sera mon cheval de bataille pour enfoncer les lignes ennemies de l’aboulie musicale de mon pays.

Heavenly Sweetness Label 1

Franck Descollanges et ses rejetons

Mais là, surprise de taille. En 2015, l’album Cliquish de Leron Thomas est nommé par Gilles Peterson, célèbre Dj et taste maker londonien[7], parmi les albums de l’année.

Et là c’est le deuxième effet de la sérendipité. L’album est produit par le label Heavenly Sweetness basé à….. porte de Pantin !

Alors avant de rencontrer sur cet écran cette figure de proue du jazz funk modern qu’est Leron Thomas, il fait bon pousser la porte des bureaux de cette maison de disques indépendante aux catalogues qui devraient mettre en joie tous les amateurs de purs sons. Et c’est français bébé (oui c’est vrai ça claque moins dit comme ça…).

Le label est fondé en 2007 par Franck Descollonges, précédemment chez Wagram, et Antoine Rajon, anciennement directeur artistique du label Isma’a et fondateur du site Parisjazzcorner.com.

Il avait produit une série d’albums de jazz à Philadelphie. L’occasion de produire des artistes légendaires mais un peu underground comme Rufus Harley, le seul à jouer du Funk avec une cornemuse….

Antoine Rajon quitte le label, revient sur Lyon et change de vie tout en remontant un petit label dédié à la musique d’Afrique Austral[8].

Né en 1974 à Lyon, Franck Descollonges continue seul, il y a trois ans, dans un pays où selon ses termes, « la culture du livre prédomine sur celle de la musique. Les radios n’ont pas une programmation très intéressante. En télé il n’y a presque pas d’émissions musicales et surtout pas d’émissions de découvertes. La culture moyenne d’un français sur la musique par rapport à un anglais, c’est le jour et la nuit. Les médias dominants ont clairement une responsabilité dans l’éducation musicale populaire. Alors qu’on trouve une vraie ferveur sur la musique de niche. Un groupe comme Phoenix[9] a bien marché, et surtout à l’étranger, parce qu’une maison de disque, le label Virgin EMI, a cru et investi en lui. Dans ce contexte il faut une grosse motivation et une grosse passion pour la musique quand on veut monter un label comme Heavenly Sweetness ! ».

L’idée alors du label, est d’arriver avec des signatures d’artistes assez fortes et de les travailler avec des techniques modernes (l’époque en est au début des myspace et autres…) non utilisées traditionnellement dans les niches artistiques. Médias web, techniques digitales, les mêmes outils et production que pour un artiste électro ou de rock indé. Si au début le label est pour eux une façon de se faire plaisir (et nous faire plaisir) à coté de leur travail, c’est une entreprise qui veut prospérer dans l’intérêt de tout le monde. Les débuts sont pourtant sans pression financière, l’objectif étant de ne pas perdre d’argent ! Du coup l’artistique passe en premier plan. Si le label évolue autour de Franck uniquement après le départ d’Antoine, c’est que celui-ci décide d’embarquer totalement dans l’esquif en quittant Wagram. Si la voilure change, l’état d’esprit lui demeure entièrement.

« Je signe d’abord des artistes, et après je me demande comment faire pour les enregistrer dans de bonnes conditions et essayer de ne pas perdre de l’argent. Parfois c’est drôle les projets que je pensais qui allaient marcher ne marchent pas, et les autres pour lesquels le risque me semblait plus marqué, marchent très bien. »

Le label n’a pas de soutien direct de fonds publics mais peut en bénéficier pour les enregistrements, ce qui rend son existence possible. Mettre en avant des artistes qui ne sont pas dans un courant dominant, s’affranchir des règles imposées pour disposer de la musique autrement, la structure se veut une forme plus libre, d’un fond qui fait ainsi surface. Le point de vue artistique est mis en avant sur toute la longueur du support, comme une œuvre complète, antinomique de l’ère du streaming. Une forme concrète autour du vinyle par exemple. Non pas comme une anti-évolution, mais plus dans un souci de qualité avec la perte d’informations sonores due à la compression digitale. Mais le label est aussi présent sur tous les autres supports, du cd au digital.

La réédition de Vinyles est aussi un pan de l’activité de la maison. Un contrat avec Blue Note, lui fait ressortir 36 albums de l’immense label américain de Jazz.

Ce qu’il refera avec les Ethiopiques, pour glisser vers des compils thématiques, comme en ce moment la musique des Antilles. Comme avec les Vikings de la Guadeloupe, que le label met généreusement sur Youtube en intégralité.

 

Les projets d’Heavenly Sweetness pourraient remplir un chapeau de magicien. Une fois par an, et sur Paris pour le moment, un lapin blanc « monsieur loyal » montre son nez pour une soirée concert du label.

Avec une maison familiale dans le Vercors, on rêve de les voir débarquer dans ces hauts lieux de la résistance….

C’est Gilles Peterson lors d’un de ces tea time le Dimanche matin à Paris qui parle à Franck de Leron Thomas, l’artiste responsable de tout ça.

Alors avant de passer à une chronique sur cet artiste, Franck Descollanges nous raconte sa rencontre avec lui.

“Je suis rentré en contact avec Leron grâce à Guts que le label produit par ailleurs. A New York le trompettiste et chanteur qui ne devait faire qu’un titre avec Guts l’ancien membre d’Alliance Ethnik[10], en fera finalement deux dont Man Funk, le titre qui a le mieux marché de l’album.”

 

 

Leron fait parti du groupe de Guts sur scène et là il rencontre Franck et le contact passe vite. Comme il trouve le musicien passionnant il lui propose une signature et un album dans la foulée, avec des musiciens français. En Octobre 2015 donc, sort Cliquish enregistré avec des musiciens français du label comme Florian Pellissier au clavier, Greg F à la basse (ça vaut le coup de jeter une oreille sur sa page Youtube)[11] .

Mais tout ceci est une autre histoire, celle de Leron Thomas, une prochaine chronique autour de l’interview que l’artiste a très gentiment voulu me donner.

Ne refermons pas la porte de cet excellent label qu’est Heavenly Sweetness, laissons la toujours ouverte pour baigner dans le fleuve où plongent les racines profondes de notre condition musicale humaine de la paix.

Tel que le déclame cet autre artiste majeur du label, sorte de Gil Scott Heron Caribéen, le poète, écrivain, le chanteur de Trinidad : Anthony Joseph.


[1] Le nom du label vient d un album de Byard Lancaster produit par l’ancien associé de Franck Descollonges, Antoine Rajon. C’est un principe général comme le Love Suprême de Coltrane.

[2] Au sens large : rôle du hasard dans les découvertes

[3] La dernière génération d’intelligences artificielles étant capable de battre un champion du monde de Go, ce que qui n’avait jamais été possible jusque là

[4] L’excellent-de toute façon le seul on n’a pas le choix- disc’orama (mais vrai il est très bon)

[5] https://on-point.bandcamp.com/album/take-it

[6] https://www.culturopoing.com/culturonews/musique/rencontre-avec-fred-pallem-le-sacre-du-tympan-autour-de-lalbum-francois-de-roubaix/20160504

[7] http://www.gillespetersonworldwide.com/

[8] https://nyaminyamirecords.bandcamp.com/

[9] https://www.youtube.com/watch?v=3sQdED3tpeo

[10] Pour ceux qui dormaient dans les années 90 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Alliance_Ethnik

[11] https://www.youtube.com/channel/UCT-pJp4ivkieH7VAcI2hzoQ

A propos de Vasken Koutoudjian

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