Thierry Clech n’aime rien tant que les atmosphères cotonneuses, entre songe et réalité. Déjà dans le très beau Sur ses traces, le narrateur partait en quête d’une femme aimée et disparue, à la manière de Scottie dans Vertigo. Dans Alone in Tokyo, un critique de cinéma se rend au Japon pour couvrir le tournage d’un film réalisé par un grand metteur en scène japonais dans lequel joue Aurore Granger, star du cinéma français.

Si l’on songe à Lost in Translation de Sofia Coppola, on comprend très bien que Tokyo puisse être une ville idéale pour représenter une certaine inadéquation de l’individu au monde extérieur. Entre le décalage horaire et le caractère tentaculaire d’une ville que le narrateur parcourt en cercles concentriques, la capitale japonaise devient le décor idéal pour une déambulation existentielle, à la fois fuite en avant (la mère du personnage principal est en maison de retraite et perd la mémoire) et attente d’un événement qui viendrait bouleverser sa vie. Thierry Clech parvient à camper avec beaucoup de talent une atmosphère feutrée, entre réminiscences, rendez-vous manqués et l’attente d’une nouvelle rencontre :

« Et l’attente, par extension, n’est-elle pas la principale occupation de nos vies, toutes tissées d’espoirs et de craintes, d’anticipation et plans sur la comète ? Nous prévoyons, échafaudons, fantasmons les prochaines occurrences, amoureuses ou professionnelles, amicales ou sexuelles, nous rêvons de nos biens futurs, voitures ou habitations, de nos prochaines vacances, de nos occupations de retraite, dans dix, vingt, trente ans voire plus, sans pourtant savoir si nous serons encore de ce monde, occultant l’impermanence des choses et des sentiments, si bien que tout compte fait cette attente occupe la majeure partie de nos journées, et, en cauchemars ou songes, nombre de nos nuits. »

Le film sur le tournage duquel se rend le narrateur est un film de zombies (la vision de figurants défigurés le fait sursauter), image d’une catastrophe en cours qui finira par advenir : un violent tremblement de terre qui fait basculer son séjour dans le cauchemar.

La grande réussite d’Alone in Tokyo est de parvenir à constamment brouiller les frontières et de toujours maintenir une zone de flou. Dérivant dans un état de demi-sommeil, le narrateur rêve de la mort de sa mère. A la manière de Resnais et Duras mêlant la catastrophe collective avec la petite histoire individuelle dans Hiroshima mon amour, le récit intime se heurte ici à la rugosité du Réel. Si la terre tremble pour les habitants de la ville, cette secousse affecte également la perception, les sentiments, les souvenirs du personnage.

Dans Sur ces traces, Thierry Clech prenait la neige comme métaphore d’un récit brumeux, marqué par une sorte d’hébétude entre quête réelle et fantasme. Ici, c’est la poussière d’une explosion volcanique qui recouvre les corps et les âmes. Une fine pellicule qui se dépose et brouille la perception de la catastrophe en cours. Nous ne révélerons pas les tenants et aboutissants de la rencontre qui finira par arriver entre le critique et Aurore Granger mais une fois de plus, l’auteur livre une jolie méditation sur le pouvoir de l’illusion et sur la mémoire. Avec ce personnage de star (un mélange d’Isabelle Adjani et d’Isabelle Huppert), l’auteur interroge ses propres souvenirs et ses fantasmes. Entre le si loin (le corps de l’actrice) et le si proche (son image), les frontières s’estompent et se brouillent. L’imaginaire qui compose une bonne part de notre mémoire prend le pas sur le Réel, dans un mouvement de balancier parfaitement rendu grâce à une écriture fluide et délicate.

Alone in Tokyo s’apparente alors à un bel exercice de funambulisme où se télescopent les rimes, les jeux de miroirs, les réminiscences et des perceptions à la fois réelles et altérées qui parviennent parfaitement à traduire « ce sentiment d’onirisme dont se drape parfois l’existence quand elle parait nous échapper, par lentes glissades ou brusques à-coups ».

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Alone in Tokyo (2023) de Thierry Clech

Serge Safran éditeur, 2023

ISBN : 979-10-97594-77-0

173 pages – 17,90 €

Sortie le 3 février 2023

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