Pierre Lemaitre – "Au revoir là-haut"

En ces temps de commémoration de la Grande Guerre, centenaire oblige, récompenser du Prix Goncourt, un récit dont l’action se déroule dans ces années, pourrait prêter à sourire. La conscience des jurés du premier étage de chez Drouant serait-elle à ce point sensible aux besoins du marché ? Et puis, l’emballement sur ce «  grand roman populaire » instille le doute. Finalement, le lecteur lambda cède à cette fièvre contagieuse et se procure le livre. Et là, il convient de le reconnaître, dès les premières pages, les soupçons se lèvent. A l’évidence, il ne constitue pas un moment littéraire incontournable pouvant contenter les exégètes de tous poils. Sur ce point, ses contempteurs semblent d’accord. Mais, qui prétend le contraire ? Personne et aucunement l’auteur.
L’auteur, justement, Pierre Lemaitre vient du polar, le franchouillard, incisif et libertaire. Il n’en est pas à son premier coup d’essai. Il sait, à la manière du regretté Thierry Jonquet, saisir, avec acuité et finesse, les traits psychologiques de ses personnages tout en leur laissant un salut possible dans un environnement étouffant. Pour ces auteurs, les personnages ne sont pas dépourvus de toute attache sociétale. Au contraire, chacun dépend d’une catégorie sociale conditionnant son comportement. Ensuite, l’évolution du récit les conduit à s’émanciper, peu ou prou, de ce poids. Dans son intrigue, Pierre Lemaitre ne déroge pas à cet état de fait. Ses héros sont conditionnés par leur vécu et doivent faire face aux circonstances.
L’histoire débute dans la boue meurtrière des tranchées mais se développe principalement dans les années qui suivent la fin de la guerre. Dans cet entre-deux, la France est à genoux, sa population saignée, les responsables politiques aux abois. Les rescapés, de surcroît les Gueules Cassées, deviennent un souci pour des politiques désireux de tourner la page au plus vite. Les monuments aux morts, érigés dans la foulée, entendent répondre au chagrin des survivants. Cet unanimisme fédérateur doit avant tout occulter les responsabilités au plus haut niveau de l’État.
Albert Maillard vient d’être enseveli par une vague de terre. Sa mort semble certaine. Édouard Pericourt va le sauver mais perdre son visage au contact d’une bombe. Dés lors, le premier, comptable dans l’ancienne vie, plutôt réservé et faible va, de fait, contracter une dette morale envers son camarade. Ce dernier, artiste et excentrique avant la guerre, apparaît aux antipodes. «Ah, pour ça, songeait Albert, on pouvait reprocher pas mal de choses à Édouard, mais il possédait du génie pour trouver des idées. Surtout pour les catastrophes : le changement d’identité, l’impossibilité de toucher la prime du gouvernement [.. .], l’accoutumance à la morphine, maintenant son escroquerie aux monuments aux morts…Les idées d’Édouard étaient de véritables pelles à emmerdements. » En effet, frappé par la misère, défiguré par la guerre, Édouard ne se résigne pas à la fatalité. Dés lors, une tension va naître entre le caractère introverti d’Albert et l’avancement de leur projet diabolique.
L’incarnation du mal, identifié par un ou plusieurs personnages, est une autre caractéristique du polar. En l’occurrence, ici, il s’agit d’Aulnay-Pradelle, lieutenant durant la guerre et aristocrate désargenté après l’armistice. Le cynisme et la cruauté se personnifient à travers lui. Prêt à tout pour retrouver sa grandeur familiale disparue, il investit dans la construction de cimetières censés regrouper les morts de la guerre… En face, Pierre Lemaitre s’entiche d’un personnage sans véritable relief à première vue. Fonctionnaire sans passion si ce n’est l’intérêt général, Joseph Merlin a toutes les caractéristiques de l’« antihéros ». Au fil du temps, sa personnalité va s’épaissir pour, au final, occuper un rôle clé dans le récit. « Là-bas, au loin, registre à la main, Merlin venait de s’arrêter devant un emplacement au nord du cimetière. Il retira enfin sa veste, referma le registre, le serra dans son veston posé au sol et empoigna une pelle qui, sous le coup de son énorme chaussure boueuse, s’enfonça dans le sol jusqu’à la garde ».
Avec Au revoir la-haut, Pierre Lemaitre signe un récit passionnant, aux résonances antimilitaristes, porté par une fluidité dans l’écriture remarquable.
Au revoir là haut
Un roman de Pierre Lemaitre
Publié aux Editions Albin Michel

 

 

 

 

 

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