Tout commence par un non-évènement, ou plutôt ce qui aurait dû en être un : l’agression subite et sans raison visible d’un hipster au cœur d’une artère commercante d’une ville anonyme par trois adolescentes que la pudeur administrative nommerait « issue de quartier sensible », quand la droitisation de Sarkozy crierait elle à la « racaille ».

Le narrateur, spectateur de la scène, va alors décider de suivre sans raison la victime dans un bar où il trouve refuge. L’œil aux aguets dans cette ville qui l’a vu grandir, le théâtre moderne peut alors se mettre place et frapper ses trois coups.

Dans cet afflux de signe et de fake -on y croisera Rihanna, Gladiator, les posters de la Beat Generation, Debbie Harry et Lana del Rey-, chaque couple, duo, trio se déploie comme autant de galaxies, étoiles dans la nuit métropole suscitant observation, réflexions, et surtout mélancolie.

Car tenter en vain d’organiser le gloubiboulga de notre présent est tout l’enjeu de ce non-essai, non-histoire, qui voit le narrateur immobile et fasciné par le ballet des êtres de ce bar « lounge » et hype, incapable même de saisir les codes qui permettraient de simplement commander une bière.

Comme dans une scène aux didascalies invisibles mais pourtant si proches, il observe alors et décrit :

« Pendant ce temps, l’enthousiasme initial – mais furtif- de Lana del Rey et Serpico, ne cesse de s’émousser. Je les observe à la façon d’un entomologiste scrutant l’éclosion d’une chrysalide. Sauf que celle-ci est virtuelle, prend forme sur une planète que je ne connais pas. Au premier abord, je dirais qu’ils tentent de se raccrocher à un passé commun, peut-être le ferment délicat de leur amour-tendance. Mais ces regards énamourés s’éteignent bientôt sous l’épaisseur soudaine d’une anxiété – encore. […] Puis, sans transition, elle pose doucement sa blanche sur celle de Serpico. Bientôt leurs regards se confondent, désamorçant toutes les interprétations que je viens de faire. » (P.44)

Comment voir tout en n’étant pas « dedans » ? Comment comprendre ?

C’est cette drôle d’errance sans but et immobile qui constitue les deux gros tiers du nouvel ouvrage d’Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir, anthropologue célèbrement « contre Telerama », et qui perpétue ici son vibrant plaidoyer en faveur du périurbain.

Bien entendu le dispositif semble factice, voire vaniteux (voire, il faut l’avouer, un peu fastidieux), et il l’est, à dessein : il faut attendre avec patience l’ultime souffle du récit, poésie des déclassés qui voit avec férocité et tendresse se déverser le non-destin des trois agresseurs pour comprendre le sens profond du projet, pour saisir par contraste cette exhibition de faux tournant à vide.

Métropoles du désir, désirs de métropole : où quand la colère et la rage ne viennent plus du déclassement mais de l’indifférence. Où l’on laisse circuler les pauvres et les cailleras en plein centre ville pour un effet de réel prompt à émoustiller par validation le factice des vies urbaines. Le cercle et son extérieur.

Sa porosité polie qui voit s’étaler les artifices auxquels les trois n’auront jamais droit : si au moins on leur refusait l’entrée, au moins pourraient-elles se l’approprier par la force. Mais à coup d’errance en centre-ville, de boutiques en boutiques et de étalage de petit-bourgeois claquant leur fric aux échoppes et cafés, ce n’est plus la marge, devant traverser la zone : c’est la marge « dans » le cœur.

Plein de rage et de violence dégueulée, volontairement biaisée (on appréciera ou non le souffle romanesque et poétique quand certains chercheraient un traité d’ethnologie) cette conclusion de ce court texte a le souffle d’un tract, d’un cri de colère enfin sincère : continuer à tourner en rond, petit urbain, et frissonne, car le crime est parfait. Ces petites cailleras ne sont là que pour ton effet de réel, le vrai monde au dehors de ton univers protégé. Ce soir tu feras l’amour avec encore plus d’ardeur dans ton bastion dédaigneux et assailli.

Editions Allia. Sortie le 18 Aout 2016, 80 pages, 7 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

2 comments

  1. Elliot

    J’ai trouvé, pour ma part ce récit décevant. On y annonce une forme de décryptage d’une nouvelle génération. Or ce pseudo-décyptage s’arrête seulement à la constatation qu’un homme d’une génération précédente ne comprend pas la suivante : constat d’une trivialité navrante. Toute la superficialité qu’il décortique dans l’habillement et le comportement de ces jeunes se retrouve dans son récit à lui, qui s’arrête à des phénomènes de surface. C’est évidemment un choix d’écriture, mais le fait de rester “à distance”, à aucun moment de ne chercher à comprendre par le dialogue, par l’intégration dans cette nouvelle génération, ce qui la motive, ce qui fonde son identité, ce qui constitue ses rêves et ses déceptions, fait que l’analyse tombe à plat ; on dirait simplement un étranger qui s’arrête au fait de décrire les coutumes d’un peuple qu’il ne connaît pas, les jugeant sans même essayer d’en comprendre le sens.

    On pourrait dire que c’est là l’objectif du récit, montrer que les “péri-urbains” n’ont même plus le “droit” d’entrer dans ce monde de la hype. Malheureusement le narrateur, qui se met du côté des délaissés à travers ces trois personnages féminins qu’il poursuit, reproduit sur ces dernières la même erreur qu’il commet quant aux hipsters : il les juge à partir de tous les clichés contemporains sur les jeunes de banlieues (d’ailleurs ce terme, jamais vraiment évoqué mais qui flotte partout nous renvoie à des analyses datant des années 90 sur les jeunes de quartiers ; rien de nouveau ici, donc), ils écoutent Booba au premier degré, ils n’ont aucun intérêt existentiel réel, leur quotidien se résume à fumer des joints et rire trop fort dans la rue… Super.

    Finalement, ce qui ressort de ce texte pour moi c’est une sorte de nonchalance de l’auteur, qui “pond” un essai dans lequel les seuls moments réellement intéressants sont les descriptions d’ambiance, et surtout pas les réflexions de fond qui m’apparaissent toutes horriblement convenues – qu’on pense seulement à la phase où il revoit sa ville lorsqu’elle était un port célèbre où les gens se rencontraient gaiement -, et peut-être, peut-être, vraiment pour lui faire justice, l’idée que les jeunes filles citadines sont terriblement hautaines et qu’elles entretiennent cette distance insurmontable avec les hommes qui les regarde, mais bon, ne sommes-nous pas, là aussi, dans la simple constatation du fait que le narrateur se rend compte qu’il a passé l’âge, et qu’il n’est plus désirable. Pourquoi en faire l’objet d’un essai entier, je me demande…

    • Jean-Nicolas Schoeser
      Author

      Bonjour Elliot,

      Et tout d’abord merci pour ce commentaire.

      Dans le fond, je suis assez d’accord avec la plupart des arguments que vous avancez, en fait : c’est pour cela que je dis (mais sans doute sans insister assez) ” le dispositif semble factice, voire vaniteux (voire, il faut l’avouer, un peu fastidieux)”.

      Pour moi, le livre n’a d’interêt que pour ses dix dernières pages, enfin sincères. Le reste se regarde quand même franchement le nombril, et, comme vous le soulignez assez justement, sent la ponte (dans le sens de l’oeuf comme du ton pontifiant) et la nonchalance.

      C’est toute la limite d’un ouvrage si court : en si peu de pages, peu de droits à l’erreur, et force est de constater que sur 50 premières, il tire sacrément à la ligne en manquant de pertinence.

      Le seul bémol que je mettrais, c’est que j’avais la sensation qu’il acceptait, dans la dernière partie, l’ironie même de sa position de vieux mâle blanc qui regarde sans trop comprendre.
      Mais difficile, après les pages d’avant, d’absoudre totalement cette sensation d’intellectuel de la rive gauche regardant les d’jeunes à travers un aquarium avant d’en faire le récit complaisant à ses collègues, “j’avoue”

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