Mohammed Reza Aslani – “L’échiquier du vent”

Si l’on connaît surtout le cinéma iranien pour sa Nouvelle Vague de la fin des années 1960, et pour sa vitalité contemporaine, qui s’étend de Jafar Panahi à Asghar Fahradi, on ignorait qu’il était également détenteur de trésors cachés. La ressortie, par Carlotta Films, de L’échiquier du vent nous permet de découvrir l’un de ces chefs d’œuvre maudits dont le septième art regorge.

Son histoire aurait pu donner lieu à une autre fiction tant elle se révèle rocambolesque. En 1976, lors de son avant-première au Festival International de Téhéran, le film est rejeté par les critiques qui le jugent trop subversif et trop intellectuel, brisant ainsi sa carrière en salles. Trois ans plus tard, après la révolution islamique de 1979, il est interdit par le nouveau régime en place en raison de son caractère profane. Il continue malgré tout de circuler dans les années 2000 chez quelques cinéphiles, par le biais d’une copie VHS détériorée, cultivant ainsi sa légende et suscitant les fantasmes. Le dernier rebondissement intervient en 2015 lorsque Mohammad Reza Aslani, le réalisateur, retrouve les négatifs de son œuvre lors d’une brocante. Le soin de la restauration est alors confié à la Film Foundation qui a permis au phénix de renaître de ses cendres, dans une version splendide et majestueuse.

L’ÉCHIQUIER DU VENT © 1976 THE FILM FOUNDATION. Tous droits réservés.

Cette résurrection inespérée nous permet de découvrir aujourd’hui ce grand film sur les horreurs cachées de la bourgeoisie et sa décadence. Située dans les années 1920, l’histoire est d’abord celle d’une famille atypique, constituée d’une jeune femme lettrée et cultivée, surnommée Petite Dame, de son beau-père qu’elle déteste et des deux neveux de celui-ci. Après la mort de sa femme, Haji Amou, commerçant endetté, cherche à se débarrasser de sa belle-fille pour récupérer l’héritage maternel dont elle est la seule bénéficiaire. Cette dernière, ne pouvant se déplacer qu’en fauteuil roulant, a conscience des dangers qui l’entourent et s’appuie, pour se protéger, sur le soutien de sa servante, personnage faussement innocent et véritablement manipulateur.

Le récit s’apparente donc très vite à un jeu de dupes, entretenant ainsi un suspense maintenu jusqu’à son terme. Il multiplie les rebondissements tout en conservant un rythme lent, reposant sur de longs plans fixes, dont la pesanteur fait ressortir toute la tension latente qui pèse sur la demeure. Unique cadre d’une intrigue en forme de huis clos étouffant, celle-ci ressemble à une maison hantée, peuplée de présences spectrales qui semblent conscientes que leur destin ne s’écrira jamais en dehors de cette prison dorée. Les miroirs, omniprésents, dédoublent chaque personnalité, comme si les âmes s’étaient perdues en chemin, ne laissant que des zombies mus par l’appât du gain. L’éclairage sombre, qui tend parfois au clair-obscur, avec les bougies pour seules sources de lumière, et les couleurs ocres, permettent à la narration de lorgner vers le fantastique, et accentuent sa dimension macabre.

L’ÉCHIQUIER DU VENT © 1976 THE FILM FOUNDATION. Tous droits réservés.

La pourriture règne donc au cœur de cette famille qui vit ses dernières heures, rongée par sa propre corruption morale. On peut alors y voir – avec d’autant plus de facilité aujourd’hui – un parallèle évident avec la monarchie iranienne de la fin des années 1970, arrivée elle aussi à son crépuscule. Artiste visionnaire, Aslani dessine une société menacée d’implosion, dont la prospérité n’est qu’illusoire et dont le faste n’efface pas les profondes inégalités. C’est aussi un monde hypocrite et ne fonctionnant qu’en apparence qui nous est présentés, peuplé de non-dits et de faux-semblants. En se saisissant d’un geste ou d’un objet, riches de significations, le réalisateur cultive un art du détail qui s’accorde parfaitement à l’économie de son écriture. Bien souvent, un seul plan suffit pour révéler l’emprise d’un personnage sur un autre, la violence des rapports sociaux, ou encore le refoulement douloureux des désirs. Il utilise également à merveille le décor unique de son intrigue pour déployer toute la virulence de sa critique sociale. L’architecture de la maison, tout en verticalité, et en pièces closes, reflète les hiérarchies et les rapports de domination qui structurent cette société. Aussi différents soient-ils, tous ses membres partagent les mêmes vices et le même but : obtenir l’argent permettant la conquête du pouvoir. La symétrie des compositions, extrêmement larges et frontales, permet de mettre en avant l’espace central du cadre, faisant office de trône, que les protagonistes souhaitent à tout prix occuper mais dont ils finissent par être chassés. Tous ces individus semblent condamnés à expier leurs fautes dans ce labyrinthe sans fin et sans répit, comme annoncée par la morale coranique inscrite au générique d’ouverture. L’échiquier du vent est donc d’abord une tragédie : en témoignent les très longs mouvements de caméra qui accompagnent les scènes de crime, soulignant le caractère inexorable de cette issue funeste. Cette fatalité se retrouve également à travers la récurrence d’un plan en forme de leitmotiv, nous montrant la lessive des domestiques, et dont les petites variations, presque imperceptibles – la lumière, l’arrière-plan – révèlent la décomposition progressive et inéluctable du monde pour lequel elles travaillent.

L’ÉCHIQUIER DU VENT © 1976 THE FILM FOUNDATION. Tous droits réservés.

S’il s’agit d’un récit choral, un personnage se détache, celui de la servante, véritable agent perturbateur qui sème le désordre, et dont les déplacements perpétuels ne cessent de mettre à mal cet univers rigide et hiérarchique. À cet égard, le film contribue à étoffer le genre déjà prestigieux du drame bourgeois, où les domestiques révèlent ce qui se cachent sous les apparences trompeuses de leurs maîtres avant de renverser l’ordre social établi. Il rappelle les Servant de Kim Ki-Young et de Joseph Losey, voisine avec les meilleurs Chabrol et résonne avec Parasite, par sa faculté à se transformer en un jeu de massacre. Les comparaisons élogieuses pourraient s’étendre à l’infini – on pense notamment à Visconti pour sa langueur aristocratique et corsetée -, elles n’en seraient pas moins insuffisantes pour décrire cette œuvre singulière et passionnante.

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