Arrivée de Tunisie de façon clandestine, le personnage de Samia nous hante comme une apparition. Elle rejoint ainsi les portraits si rares des visages incarnant les parcours de l’immigration. Après avoir survécu au naufrage, elle échoue sur les rives européennes où se poursuit son combat de vie, et trouve d’abord refuge chez Imed, son compatriote qui, progressivement va aussi incarner les fantômes du passé.

Le chemin qu’elle emprunte est ainsi parsemé des divers défis qu’elle doit relever : trouver sa place dans un nouveau territoire, partir à la quête d’une identité renouvelée, mais aussi se reconstruire psychologiquement. Sa renaissance des fonds marins s’accompagne ainsi du deuil d’avoir survécu et de l’indispensable libération des démons du passé, comme le spectre de ce frère islamiste qui plane telle une menace insaisissable sur le film.

Seconde apparition, Leïla, interprétée par Hiam Abbas, majestueuse en dame bourgeoise, elle aussi endeuillée. La rencontre des deux femmes se fait dans les méandres de l’inconscient et scelle ainsi un lien intangible. Progressivement, chacune baisse les armes pour atteindre une complicité et une harmonie que vient perturber le personnage de Imed. Le couple cède alors la place au trio, renouant avec le trouble champ du désir, merveilleusement exploré par Raja Amari depuis Satin Rouge. A l’instar de La faute à Voltaire premier film d’Abdellatif Kechiche- autre inoubliable portrait d’un immigré clandestin-, toute l’habileté du scénario consiste ici à reléguer la question sociale en arrière plan pour mieux en révéler la violence et contrer les dérives médiatiques qui appréhendent l’immigration comme une globalité.

Après la première séquence réaliste, la cinéaste explore une piste inattendue qui nous conduit au plus profond de l’intime et met en exergue le fait que chaque expérience d’exilé est forcément singulière. Le point de vue subjectif nous révèle les obsessions de Samia, mais aussi les fantasmes de Leïla, brouillant les frontières des genres cinématographiques. C’est aussi là que se tissent les troubles liens charnels, entre attraction, méfiance et répulsion nous plongeant dans cette vertigineuse loi du désir. Le duo Samia et Leïla constitue le socle du film, un axe miroitant et indéfectible où chaque femme embrasse dans le reflet de l’autre ses rêves et ses blessures.

Samia et Imed symbolisent au final une seule et même entité : l’incarnation d’un éveil des sens qui s’opère chez Leïla. A l’instar des deux autres personnages, survient chez elle une mutation qui la débarrasse des conventions bourgeoises de sa vie passée lui permettant ainsi de mieux  renouer avec ses origines.

Plus qu’une histoire d’immigrés, le film scrute la complexité psychique qu’impose le statut d’exilé dans le sens plein du terme : pour Leïla, la nécessité de se constituer une carapace pour se prémunir d’une rupture avec une culture qui n’adhère pas à des choix de vie jugés inacceptables ; pour Samia, la nécessité d’user de la violence contre Imed, afin de garantir sa propre survie ; et pour Imed, l’impossible ballotement entre une communauté de frères versés dans la religion et la tentation des plaisirs charnels. Pour accomplir leur mue, ils doivent ainsi sans cesse repousser leurs limites : celles des conventions morales et sociales et celles qu’ils se sont eux-mêmes imposées pour vivre un semblant de quiétude. Et c’est sans doute cela qu’exhument si bien les films de Raja Amari depuis Satin Rouge jusqu’à Corps Etranger en passant par Les Secrets : signifier qu’une libération du joug social ne peut se faire sans une libération de soi-même et de son corps.

La saisissante image introductive de ces fonds marins en prise avec la mort, où les corps se débattent, vient clore la boucle narrative tandis qu’une ellipse nous aura permis de retrouver Samia et Leïla sur leur terre d’origine, irradiées de cette éclatante lumière qui baigne les rives tunisiennes.

Et c’est aux abords de la grande bleue que vont finalement se rejoindre toutes ces histoires d’exilés : celle de Samia, Leïla et Imed mais aussi celles de ces vies sacrifiées qui continuent tragiquement de hanter la Méditerranée.

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