Après le si beau Eva en Août (2021), qui l’avait fait connaître en France, Jonas Trueba revient avec un projet inclassable et singulier, à la croisée du documentaire et de la fiction. Durant cinq ans, le réalisateur a suivi un groupe de jeunes lycéens vers leur passage à l’âge adulte, filmant leurs multiples rencontres, leurs discussions enfiévrées et leurs angoisses souterraines.

Cet intérêt pour la jeunesse n’est pas nouveau de la part d’un cinéaste également enseignant et créateur d’ateliers pédagogiques, apportant avec lui une proximité et une connaissance de cet âge qui se manifeste à travers les échanges passionnants qu’il mène avec ses protagonistes. Cet attachement se retrouvait aussi dans son opus précédent, portrait d’une adulescente prolongeant des interrogations que l’on croit vainement voir disparaître au seuil de la vingtaine, ainsi que dans La Reconquista (2016), où il rejouait de son propre aveu son adolescence. Par un geste qui renforce la cohérence d’une œuvre qui nous est encore malheureusement inconnue en France – Qui à part nous n’est que le deuxième long-métrage distribué dans l’Hexagone – l’auteur reprend ici les deux jeunes acteurs découverts sur ce film, Pablo Hoyos et Candela Rocio, et en fait des personnages de son documentaire. Placés au centre du récit, ils deviennent des êtres hybrides, à la fois fictionnels par les événements inventés qu’ils rencontrent et authentiques par leur manière d’être, de se comporter, de réagir à ce vécu. Trueba confesse en effet avoir été influencé par le concept de « mise en situation » énoncé par le réalisateur espagnol José Luis Guerin : « faire réagir les protagonistes à des situations qui ne se présenteraient sûrement pas de cette manière dans leur vie » (1). Son ambition n’est donc pas de proposer une radiographie de son pays par le prisme de ses benjamins – travail déjà entrepris de l’autre côté de Pyrénées par Benjamin Lifshitz avec Adolescentes (2020) – mais de retrouver, par le biais d’un processus créatif artisanal et innovant, l’expérience de cet âge fondateur où se fixe d’un même mouvement les modèles et les illusions. Magique, l’écriture fictionnelle, mêlée à l’improvisation, « déclenche » une authenticité plus réelle que le réel, captant le naturel des protagonistes avec parfois plus de vérité que l’outil documentaire où les personnages face à la caméra peuvent parfois perdre de leur spontanéité.

©Arizona Distribution

Durant ces trois heures quarante entrecoupées par deux entractes et différents chapitres, le cinéaste s’arrête sur plusieurs scènes clefs de la vie lycéenne – les soirées entre copains, les promenades au parc, les médiations organisées par l’école, les discussions avec les professeurs, les voyages scolaires – et observe, par une caméra à l’épaule cherchant à s’effacer le plus possible, comment se déploie, à partir d’une ligne tracée, l’existence adolescente. Si ce mélange d’artifice et d’authenticité peut décontenancer de prime abord, laissant craindre une domination du simulacre sur le réel, il apparaît finalement comme le dispositif adéquat pour le cinéma de l’exploration recherché par l’auteur : atteindre non pas la vérité des faits mais la justesse d’une émotion. D’autant plus que cette hybridité est pleinement assumée par le réalisateur qui commence sa narration par plusieurs « mises en situations » et qui la conclut en proposant à certains personnages de commenter certaines séquences qu’ils ont eux-mêmes vécues. Ce procédé leur permet de retracer le chemin parcouru, de revivre des moments perdus au fil de ces cinq années mais surtout, de les redécouvrir depuis un point de vue autre, reproduisant ainsi la dialectique entre intériorité et extériorité qui est au cœur du projet. De la même manière, afin de maintenir cet équilibre entre documentaire et fiction, le montage entrecoupe les scènes les plus romancées, du moins celles qui sont le plus élaborées, par des entretiens face caméra où certains participants livrent leurs opinions sur les questions fondamentales de leur âge. Dès lors, l’expérience vécue et le témoignage se complètent dans un même ensemble qui décrit aussi bien qu’il retranscrit.

©Arizona Distribution

Le plus surprenant ici réside dans l’absence consciente de hiérarchisation voire de mise en ordre d’un récit tentaculaire qui laisse poindre la prolifération des épreuves juvéniles. Trueba commence par introduire des individus dont on présume qu’ils deviendront les héros du film puis il décide d’en délaisser certains pour mieux se concentrer sur d’autres rencontrés au hasard de sa caméra, avant de finalement retrouver ces héros initiaux que l’on croyait perdus. Il s’applique également à multiplier les ellipses, coupant au moment où sa mise en situation menace d’atteindre les archétypes du teen movie, pour ne pas laisser un événement devenir le fil directeur de sa chronique, rappelant ici que la volonté d’immersion prime sur toute velléité de narration. Cette dispersion intentionnelle de l’écriture lui permet en outre de ne pas tomber dans le piège du regard inquisiteur porté par l’adulte sur un monde qui lui échappe. Il parvient presque toujours à trouver la juste mesure, à capter une émotion sans tomber dans le voyeurisme, à donner accès à une intimité sans se départir de la pudeur nécessaire. En témoignent certains choix judicieux durant des séquences de rencontre amoureuse : ne pas dévoiler les musiques transmises par des écouteurs partagés et laisser hors-champ des messages échangés au cœur de la nuit. Ce qui importe ici n’est pas une prétendue vérité de l’action mais les expressions et les sentiments qui en découlent.

©Arizona Distribution

Paradoxalement, et c’est peut-être sa plus grande réussite, ce que le cinéaste parvient à révéler au fil de ses séquences, c’est la grande solitude de chacun de ses personnages, notamment lorsqu’ils s’arrêtent sur leurs visages soudainement pensifs au milieu d’une foule joyeuse et exubérante. À ses deux extrémités, Qui à part nous est d’ailleurs contraint de quitter les rues madrilènes pour s’arrêter sur ces écrans d’ordinateurs derrière lesquels ces jeunes individus ont vécu durant la pandémie de Covid-19. Ces petites fenêtres qui se multiplient et qui divisent le cadre en plusieurs espaces distincts rappellent que les aventures adolescentes ne sont toujours que des chapitres d’une existence fractionnée. On songe alors aux derniers plans des rêveries de Richard Linklater – notamment ceux des opus jumeaux que sont Dazed and Confused (1993) et Everybody Wants Some !! (2016) – pour ce mélange d’espoir face aux années à venir et de mélancolie face à celles qui s’éteignent. Le documentaire fait d’ailleurs écho à Boyhood par sa durée de tournage étendue, sa science de l’ellipse qui donne forme sans représenter et, surtout, par la manière dont son amplitude temporelle dessine une personnalité dans toutes ses contradictions et ses hésitations, dévoilant ce qui a été fixé et ce qui reste à déterminer. Ainsi, à l’heure où l’on veut portraiturer la jeunesse par des généralités et des notions floues, rien de mieux qu’un regard caméra pour en saisir toutes les nuances.

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