Sidney Lumet – « Le Groupe » (1966)

Au sein de  l’imposante carrière de Sidney Lumet, pas moins de cinquante  films entre 1957 et 2007, Le Groupe (The Group, 1966 fait partie de ses films méconnus à redécouvrir.  Probablement éclipsé par ses succès les plus retentissants Douze Hommes en colère (1957), Serpico (1973), Un après-midi de chien (1975)…. . De fait ce mélodrame exclusivement féminin détonne avec l’image justifiée mais réductrice, d’un cinéaste catalyseur de tensions viriles, qui puise dans la frénésie de ses anti-héros toute l’énergie de sa mise en scène. ». Le tropisme de Lumet pour l’action repose  sur une approche  philosophique du terme : le refus  de subir. L’auteur prenant alors fait et cause pour des hommes qui tentent de défendre leurs idéaux dans une société qui récompense les compromissions. Face à la violence sourde qui les enclot, c’est dans cette nécessité de révolte que vont se retrouver les protagonistes du groupe.


1933, Franklin Delano Roosevelt vient d’être élu comme trente-deuxième président des Etats-Unis et met en route le premier New-Deal. Tout juste diplômées d’une prestigieuse école américaine, huit jeunes femmes sont prêtes à conquérir leur bonheur, galvanisées par les promesses des jours nouveaux, comme le proclame Hélène (Kathleen Widdoes) lors de la célébration de fin d’étude : « Nous, la promotion de 1933, nous avançons en cette période de crise économique, dans une époque où les femmes d’Amérique doivent jouer un rôle dans chaque sphère de la vie de la nation ». Des mots qu’elle reprendra huit ans plus tard, comme une épitaphe à leurs doux rêves,  lors de  l’enterrement de Kay (Joanna Pettet). Tout le groupe sauf Pokey (Mary-Robin Redd) a voté pour le président démocrate, Priss (Elizabeth Hartman) adhère de surcroit aux promesses du Marxisme ; les considérations politiques reviennent  succinctement mais régulièrement dans les échanges. Contrairement aux usages en vigueur dans ce type de fresque, aucune archive sonore ou visuelle ne vient rappeler le cours de l’histoire, mais la prégnance du contexte politico-historique s’expose dans les différents parcours de vie. Dans une époque où l’émancipation est promise, seul l’engagement personnel est impactant.   Tout engagement est forcément politique ; mener sa carrière professionnelle,  disposer librement de son corps y compris pour la question de la maternité, les trajets de chacune des femmes se séparent mais leurs témoignages se recoupent.


Dans le cinéma hollywoodien, quand on évoque les portraits de femmes  on revient  inexorablement vers l’élégant et virtuose George Cukor, dont Les Girls (1957), destins croisés de trois partenaires de danse, s’impose ici comme référence. Le groupe commence d’ailleurs sur un rythme virevoltant et  aérien emprunté au genre musical.  La dispersion du clan accélère encore le tempo et semble nous conduire sur les traces loufoques d’un Preston Sturges.  Puis, les trajectoires personnelles devenant plus problématiques,  le récit prend alors des accents mélodramatiques minnelliens.  Mais, si le classicisme hollywoodien reste toujours en référence, la mise en scène se veut visible, décomplexée par les contrepieds de la nouvelle vague. Jump-cuts, impressions de faux-raccords, et surtout une discontinuité impromptue du récit, à l’instar de l’ellipse temporelle qui suit la première nuit d’amour de Dottie (Joan Hackett. Un type d’audace que l’on retrouvera à la même période chez Stanley Donen  dans Voyage à deux (1967).

Le GroupeFilm choral par essence, Le groupe ne s’embarrasse pas des attendus du genre,  n’hésitant pas à répartir inéquitablement le temps d’écran à ses héroïnes ; la sublimée et enviée  Lakey (Candice Bergen)  n’apparaissant qu’en début et fin de parcours, et la discrète Pokey restant essentiellement en arrière-plan. La finesse des différents portraits  trouve sa source dans le roman initial de Mary MC Carthy, et sa force dans la grande palette de sensibilités des comédiennes. Même si le machisme gouverne les rapports humains,  Sidney Lumet ne cherche pas à victimiser pour autant  la gente féminine, lui offrant ainsi le plus sincère des échos.

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A propos de Jean-Michel PIGNOL

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