Auteur du magnifique Soldat noir en 2021, le réalisateur Jimmy Laporal-Trésor nous livre avec Les Rascals un premier long métrage qu’on peut considérer comme le prequel de ce court-métrage empli de colère sociétale, et dépose au sein du cinéma français une sorte de petite bombe à fragmentation dont on ne ressort pas indemnes. Non pas que le film cherche délibérément la polémique, mais sa plongée dans cette époque délétère du mitan des années 80, voyant la cohabitation impossible entre les diverses petites bandes du Paris populaire et les groupuscules néo-nazis émergeant dans le sillage d’un lepénisme croissant qu’ils considèrent encore « trop mou », se révèle sans compromis, radicale dans son obstination à considérer sans nostalgie mais avec une authenticité tranchante la décennie eighties comme l’époque d’une triste perte d’innocence, dont les traces perdurent encore aujourd’hui au regard de la place laissée à l’extrême-droite dans la représentation nationale. Bien que temporellement situé il y a une quarantaine d’années, Les Rascals regarde finalement sans ciller la dangerosité de notre contemporanéité : c’est ce qui le rend à la fois si juste, si humain et troublant de force dramatique et tragique.

Noyer l’ennui (©The Jokers)

Les Rascals sont un petit groupe de petits mecs de quartier populaire faisant de la capitale leur terrain de jeu, de baston, de drague et d’ennui. Six amis soudés, reliés par leur envie de frime et, paradoxalement, par leur cosmopolitisme. Au détour d’une virée chez un disquaire, ils reconnaissent le type borderline qui avait méchamment tabassé deux d’entre eux quelques années auparavant alors qu’ils n’étaient que des gosses insolents, et lui rendent la pareille dans le magasin. Etincelle qui met le feu aux poudres : la sœur du disquaire, acoquinée avec l’idéologie d’extrême-droite, se lie à un groupuscule néo-nazi infiltré dans la faculté de droit de la Sorbonne. Les skinheads se lancent alors à la recherche des Rascals sans que ceux-ci n’en aient la moindre conscience.

Œuvre à la fois réaliste et romanesque, simultanément porté par un véritable souci d’authenticité dans l’exhumation d’une décennie 80 évitant l’habituel décorum chargé éclairé au néon et par une mythification du Paris populaire éloigné de l’imagerie de carte postale inhérente à la capitale (la « Ville-lumière » s’avère ici bien nocturne et rugueuse), Les Rascals ne cède jamais aux facilités trop fréquentes de ce genre en soi qu’est « le-film-de-violences-urbaines », ne cherchant jamais le chaos et sa qualité spectaculaire dont se repaissent aisément les cinéastes instrumentalisant la violence de la misère à fins de sensations fortes (comme le fit récemment l’Athéna de Romain Gavras, ou encore Bac Nord de Cédric Jimenez en 2021), Les Rascals impressionne au contraire par la finesse de son approche, par la rigueur de l’écriture de ses personnages tous formidablement caractérisés, par sa manière finalement audacieuse et assez ambitieuse d’arpenter de front et de façon très nuancée les mondes des deux groupes antagonistes sans pour autant verser dans la maladresse du manichéisme.

Mythologie du Paris des bandes (©The Jokers)

De ce fait, Jimmy Laporal-Trésor parvient à trouver un équilibre aussi périlleux que précieux : faisant certes preuve d’empathie pour le gang des Rascals et pour le métissage qu’il abrite, faisant certes de sa plongée dans les réunions du groupuscule néo-nazi de grands moments de terreur pure, le cinéaste réussit cependant à ne jamais véritablement encenser ou condamner ses personnages complexes, analysant la violence qui agite les deux mondes opposés comme provenant du contexte plutôt que des êtres eux-mêmes, touchés de la même façon par les conséquences de leurs actes (la larme du néo-nazi lors de sa dernière apparition s’avère bouleversante, de même que le sentiment de révolte touchant les Rascals eux-mêmes, calquant la violence de leur réaction sur celle des gouapes skinhead qui les ensanglantent), eux-mêmes conditionnés par leur époque et aiguillonnés par des idéologues vociférants (le professeur de droit de la Sorbonne comme figuration eighties de ce que pourrait être Eric Zemmour aujourd’hui, conscience morale du fait de sa situation dans l’élite intellectuelle et par là même parfaitement terrifiant).

Vers la tragédie (M. Dubart) (©The Jokers)

Installant minutieusement les pièces de son échiquier scénaristique, le film prend dans son dernier quart les allures d’une tragédie, d’une intensité dramatique hors du commun, montrant une violence qui ne se montrera que sous son jour le plus absurde, arbitraire, injuste, nécessaire au sens premier du terme, prédestinée par les évolutions du récit, quelle que soit sa raison, celle ou celui qui l’administre, celle ou celui qui la subit, qu’elle soit individuelle ou systémique. Vingt minutes absolument déchirantes qui achèvent de rendre essentiel Les Rascals, film magistralement interprété par un ensemble de jeunes comédiens tous plus épatants les uns que les autres et remarquablement choisis (à la tête desquels nous retrouvons le jeune Jonathan Feltre, déjà interprète principal de Soldat noir), à la rigueur formelle jamais prise en défaut (la reconstitution des années 80 est remarquable, tout aussi évidente que sans ostentation), et, surtout, ne rechignant jamais à la complexité dans la construction de son récit et de ses personnages. Dès son premier long métrage, Jimmy Laporal-Trésor se fait une place de choix dans le cinéma français, et se pose d’ores et déjà comme un auteur à suivre dont nous attendrons avec fébrilité les œuvres suivantes. N’anticipons cependant pas trop et profitons de l’instant présent : Les Rascals a tout pour être dès le début du mois de janvier l’un des films-phares de cette année 2023.

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A propos de Michaël Delavaud

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