Un nouveau film de Hong Sang-soo va sortir sur les écrans ce mercredi 21 septembre.

Quelque chose de particulièrement marquant en ressort. Les thématiques de la maladie et de la mort. Et ce, même si elles étaient déjà présentes dans ce que nous considérons être les meilleures œuvres du cinéaste depuis cette grande réussite que fut Seule sur la plage la nuit (2017) : la mort pour Hotel By The River (2018), la maladie pour Introduction (2021).

La protagoniste, San-gok, est une ancienne actrice de cinéma vivant aux États-Unis et qui est de passage dans la capitale de sa Corée du Sud natale, pour rencontrer un réalisateur qui voudrait la (re)faire tourner. Elle loge momentanément chez sa sœur Jeon-gok.
Par petites touches, implicitement, Hong Sang-soo nous met sur la piste de ce que cette femme d’un certain âge – Lee Hye-young, l’actrice qui l’incarne, est née en 1962 – cache à ses plus proches et révélera au cinéaste pour justifier son refus de la proposition faite par celui-ci. Elle est malade et n’aurait plus, selon ses médecins, que quelques mois à vivre.

Quelques gestes mettent d’emblée la puce à l’oreille ou confirment ce qui est entendu. Ils se révèlent significatifs, a posteriori ou pas… le léger massage par San-gok de l’une de ses jambes probablement engourdie, l’appui d’une main sur l’estomac comme pour calmer une douleur. Il y a également des événements passés et un mode de vie récent, dont elle parle et qui pourraient être liés à un mal-être psychologique ou physique, comme cause ou conséquence : un renoncement ou une impossibilité de poursuivre sa carrière d’actrice, une addiction à l’alcool, une existence modeste et solitaire aux États-Unis…

Il y a aussi cette voix interne de San-gok qui s’entend – épisodiquement, mais dès le début du récit – et qui exprime un ressenti, un désir, qui consiste en une imploration. La voix interne n’accompagne pas toujours un plan montrant l’ancienne actrice, elle est parfois comme suspendue. Ce sont des moments où la protagoniste évoque, entre autres, l’importance du présent et de la jouissance immédiate du moment vécu – le fameux cueille le jour, pour citer la formule horacienne -, une forme de rejet positif, salvateur, du passé et du futur. Contempler un beau paysage, des fleurs dans un parc, provoque cette joie, ce bien-être profonds. Savourer un bon café, fumer une cigarette également…
Parlons plutôt d’une tentative de rejet du passé et du futur, car transparaît quand même – et le spectateur sent ici toute la richesse et la subtilité du jeu de la véritable actrice Lee Hye-young, qui, soit dit en passant, apparaît pour la première fois dans un film de Hong Sang-soo – une inquiétude de San-gok par rapport à ce qui risque d’advenir, et une volonté, difficile à écarter, de se souvenir de ce qu’elle a vécu, de retrouver des lieux du passé.
En attendant son rendez-vous avec le réalisateur et après avoir longuement discuté avec sa sœur dans un café, puis avoir rencontré le fils de celle-ci, l’ancienne actrice visite le jardin et la maison de son enfance. Là, elle rencontre une petite fille. Le dialogue entre les deux personnages et la façon dont l’enfant est filmée laissent à penser que c’est une image d’elle-même que l’adulte San-gok a devant – sous – les yeux. Un moment où au présent concret se mêle un autre niveau de temporalité et de réalité. San-gok prend l’enfant dans ses bras quelques instants. Un geste affectueux qui ressemble à l’étreinte avec son neveu, peu auparavant. Et qui rappelle les trois étreintes amoureuses ou amicales, manifestement roboratives, qui concluaient, chacune, les trois parties d’Introduction.
Mais San-gok parle alors de « souvenirs lourds », donc douloureux, et regrette d’être venue – ce qui renforce l’idée d’une volonté sienne de vivre pleinement  dans le présent.

Cette voix un peu suspendue dont nous parlons a parfois, véritablement, la dimension d’une supplique, ou d’une réponse à ce qui est considéré comme l’obtention d’une faveur. À un moment, San-gok remercie son interlocuteur imaginaire de – bien vouloir – lui « accorder » la « paix » et de – bien vouloir – lui « éviter » la souffrance. Il y a ici quelque chose qui renvoie à une spiritualité immanente. La protagoniste ne nomme personne, aucun être transcendant. À un moment, nous nous sommes même demandé si elle ne s’adressait pas à distance à son neveu qui lui a offert un présent – un porte-monnaie et de l’argent – et qu’elle considère peut-être comme un bienfaiteur.
Reviennent en mémoire les très énigmatiques paroles de l’acupuncteur au début d’Introduction, quand il demandait avec insistance à un interlocuteur concrètement inexistant qu’il lui accorde une « seconde chance »… peut-être avec sa nouvelle compagne – sa secrétaire médicale – qui n’est pas la mère de son jeune fils Young-ho.

Lors de la discussion entre San-gok et le réalisateur Jae-won, des clins d’oeil réflexifs sont faits : lui dit son admiration pour le charisme de cette actrice qui l’avait marquée au début années ’90 – nous n’avons pas eu l’occasion de vérifier, mais il se pourrait que soient évoqués des films dans lesquels la véritable actrice Lee Hye-young a joué ; San-gok, de son côté, explique qu’elle a regardé les œuvres qu’il a réalisées et qui lui apparaissent plus comme des « nouvelles » que des « romans » – c’est évidemment une référence à l’écriture et à certains choix formels de Hong Sang-soo.
San-gok évoque donc sa maladie, mais aussi la façon dont elle vit au jour le jour, dont elle surmonte l’appréhension liée à sa mort prochaine. Elle expose sa philosophie personnelle qui peut faire penser à la fois à l’amor fati nietzschéen et à la sagesse épicurienne. Jae-won dit admirer la « force » (et l’ « humanité ») de son interlocutrice. Il est intéressant et amusant de constater qu’il n’a pas du tout les mêmes réactions qu’elle : il a l’air effondré, quasiment en larmes, parle de « chienne de vie ». C’est elle qui, paradoxalement, tente de le réconforter, de le rassurer : en lui caressant par exemple les cheveux. Elle déclare : « Je crois que le paradis est quelque part devant nos visages ». Le titre français de l’oeuvre présentée en cet article est assez explicite : il ne faut pas regarder ailleurs, imaginer trouver le bonheur et la beauté dans un autre monde (un arrière-monde ?). Il suffit d’ouvrir les yeux et de comprendre, d’admettre que tout cela est devant soi, tout près et en face, à portée de regard et de toucher. Mais le titre original signifie Devant ton/votre visage. Le terme de « visage » est essentiel, et est un leitmotiv. Le réalisateur Jae-won parle du mémorable et émouvant « visage » de l’actrice dans les films où elle a joué et dont il a le souvenir. Elle, de son côté, explique avoir voulu se suicider durant son adolescence et avoir renoncé en se rendant compte que le « monde » était « beau », que les « visages » des gens étaient « splendides ». Elle raconte avoir vu le « visage noir de crasse » d’un travailleur et avoir voulu le « lécher » tant elle l’a trouvé « éclatant de beauté ». Dès que nous avons compris que ce mot allait être répété, nous avons pensé à Emmanuel Levinas… et il se trouve qu’au bout de quelque temps, San-gok prononce le terme d’« épiphanie » – c’est en tout cas lui qui apparaît dans les sous-titres français… Un constat intéressant même si la philosophie et l’éthique profondément développées par l’auteur de Totalité et infini ne peuvent pas franchement être comparées avec les quelques formules concises lancées par la protagoniste.

Juste sous vos yeux est esthétiquement beau, intellectuellement réjouissant. Mais la tournure que prennent les événements lui donne une dimension amère et ironique. On sent une espérance chez l’actrice San-gok quand le cinéaste Jae-won lui propose de tourner, non plus un long métrage, mais un petit film – à la manière d’un portrait brossé rapidement -, et accepte de faire l’amour avec elle, confirme son désir de le faire. C’est manifestement une satisfaction pour San-gok qui se sent vieillir, qui parle de ses rides. Un grand contentement pour elle que de se sentir toujours photogénique, désirable. Le chandail rose que porte cette femme durant la journée dont Hong Sang-soo fait le récit symbolise ce désir de jouvence et d’épanouissement, ce projet de (re)naissance ; une pureté naïve, un élan d’amour et d’altruisme.
Mais Jae-won présente les symptômes de la lâcheté, d’une coupable inconséquence, du mensonge. Il ne tient pas ses promesses. Nous imaginons – sans en avoir cependant la preuve – que la propriétaire du bar où il retrouve l’actrice, dont il dit qu’elle est une amie et qu’elle est absente, est en fait son épouse.

Quand San-gok apprend la défection implacable de Jae-won, c’est comme si la réalité glauque lui sautait au visage. Elle porte d’ailleurs à ce moment un corsage rouge et non plus rose… une couleur qui fait écho à son mal et à son funeste destin.
Comme à d’autres moments dans le film, San-gok rit. Mais ce rire est ici ambigu. Transparaissent évidemment, fortement, de la nervosité, ce qui pourrait être une terrible prise de conscience, et du désespoir. Ce rire pousse l’héroïne, qui se tourne et se cache au creux du canapé sur lequel elle est allongée, au bord des larmes comme au bord d’un abîme.
Toute cette journée relatée par Hong Sang-soo pourrait être un rêve, un espoir illusoire de San-gok. Un roman qu’elle s’est raconté – le nom diégétique du bar où elle rencontre Jae-won s’appelle Roman. Le spectateur qui connaît Hong Sang-soo sait l’importance des moments apparemment rêvés dans plusieurs de ses films, et le doute que le metteur en scène aime à laisser dans l’esprit du spectateur quant à ce qui relève de la réalité – au niveau des personnages – et ce qui relève de leur projection onirique… Que l’on pense au réveil après endormissement de l’actrice de cinéma Yeong-hee dans Seule sur la plage la nuit, à celui de Young-ho, à bord d’une voiture, dans Introduction… Les scènes de réveil laissent évidemment supposer que certaines autres scènes, parfois immédiatement antérieures, ont ou pourraient avoir une dimension onirique. Voire même colorent tout le film concerné de cette dimension.
Au début du récit de Juste sous vos yeux, le matin, au réveil, Jeon-gok, la sœur de San-gok, dit à celle-ci qu’elle a fait un rêve qui est comme un heureux présage, mais que, par superstition, elle ne pourra le lui raconter que dans l’après-midi. Nous ne la verrons pas le lui raconter. En cet après-midi, l’actrice est avec le réalisateur. Le lendemain matin, après avoir appris la mauvaise nouvelle alors qu’elle est allongée sur son canapé, elle reste près du lit de sa sœur endormie dans son lit et elle lui demande : « Tu fais un rêve ? ». Nous percevons Jeon-gok comme nous avons perçu la petite fille dont nous avons parlé plus haut. Comme une image symbolique représentant San-gok elle-même. San-gok face à elle-même, présente sous ses propres yeux.


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