Nous savons évidemment Hong Sang-soo adepte des formes courtes, des films à faible densité narrative et à maillage spatio-temporel lâche. Nous avons quand même été surpris par Introduction, encore plus marqué par ces caractéristiques que des œuvres récentes comme La Caméra de Claire (2017), Grass (2018) ou La Femme qui s’est enfuie (2020).
Voici la note d’intention rédigée par le cinéaste, consignée dans le Dossier de presse : « L’idée du film est partie de mon envie de travailler avec deux jeunes acteurs, qui étaient aussi mes étudiants. Quand la neige commença à tomber, on a naturellement conclu la première partie. Je pensais alors en faire juste un court-métrage. Mais, au Festival de Berlin [*], j’ai voulu y tourner une deuxième partie, j’ai donc invité quelques personnes de Corée pour m’accompagner. Après être rentré d’Allemagne, nous sommes allés sur la côte Est coréenne pour terminer le film ».

Introduction est scindé en trois parties numérotées. La première a effectivement lieu en Corée. On y aperçoit un jeune homme, Joo-won, et son amie, Yeong-ho. Ils se séparent, car lui va s’entretenir avec son père qui est acupuncteur. Mais on n’assiste pas à la rencontre. Par contre, on le voit converser avec la secrétaire de son père qui nous a semblé être la nouvelle compagne de celui-ci – mais peut-être nous trompons-nous. Cette situation expliquant alors pourquoi ce médecin s’adresse à un moment à – son – Dieu, priant pour bénéficier d’une « seconde chance ».
Le moment réussi de cette partie, émotionnellement parlant, est celui durant lequel, sur le parvis de l’immeuble où se situe le cabinet de son père, Joo-won serre dans ses bras cette secrétaire qui pourrait être une mère symbolique, alors que la neige tombe. De l’amour naïf passe. De la mélancolie. Une gêne amusante aussi… Il est grand, elle est petite et semble presque étouffer. Il regarde ailleurs, vers le hors-champ. Peut-être vers le ciel.

La deuxième partie, très courte comme la première, se passe à Berlin. Yeong-ho rend visite avec sa mère à une Coréenne qui est peintre et qui va loger la jeune fille dans son appartement. Celle-ci commence des études de mode. L’artiste est incarnée par Kim Min-hee et porte des lunettes comme la mère. Ici aussi, le père est manquant. Et le hors-champ présent, au moins pour un temps. Un arbre sur les branches duquel des boules étranges se seraient comme posées.
Le beau moment de cette partie est à nouveau une étreinte, une figure majeure du film. Celle entre Yeong-ho et son ami Joo-won qui a pris un avion depuis la Corée pour venir la voir alors qu’elle-même vient d’arriver dans la capitale allemande. On sent un amour profond liant les deux protagonistes, notamment lorsqu’ils se regardent longuement dans les yeux avant qu’un fondu n’obscurcisse doucement l’image. Mais ils seront séparés puisque, même s’il manifeste le désir de venir faire lui aussi des études, Joo-won repartira au pays natal.

La troisième partie se déroule à nouveau en Corée. Joo-won et un ami arrivent en voiture au bord de la mer. Le jeune homme a rendez-vous avec sa mère et un acteur vieillissant, oublieux, que l’on avait entraperçu dans la première partie et qui lui aurait dit que sa beauté pouvait lui permettre de devenir acteur.
Avant de se rendre au restaurant où il est attendu, Joo-won admire le paysage, et son ami avec lui, et regrette que les gens ne voient pas cela. Plusieurs fois, en cette partie, des référence indirectes sont faites au Covid, à cette période où la population est confinée et se confine.

Une discussion a lieu entre les personnages qui alignent les verres de soku comme souvent chez Hong sang-soo. Joo-won a l’occasion d’expliquer qu’il a mis fin à son activité d’acteur à cause des scènes où il devait embrasser des partenaires. Il juge négativement le fait de devoir agir en n’étant pas pleinement sincère. La nécessité de devoir simuler l’amour. Son interlocuteur, bien éméché, s’énerve alors. Il affirme que, jouées ou pas, simulées ou pas, ces situations sont des expressions de l’Amour. Difficile de juger. Le jeune homme a une franchise juvénile, une sincérité polie qui font plaisir à voir. Il a aussi quelque chose d’une rigidité morale, propre peut-être à sa génération, qui s’oppose à un rapport au monde plus transcendant et total de son aîné.

Dans une scène ultérieure, Joo-won rencontre Yeong-ho sur la plage. Ils ne sont plus ensemble, ne se voient donc plus. La séparation est aussi une autre figure majeure du film, que celle de l’étreinte tente peut-être de conjurer. Elle lui parle de sa vie en Allemagne, d’une maladie oculaire qu’elle a contracté. Cette séquence pourrait être un rêve fait par Joo-won. Et l’on pense à celui que fait la protagoniste Young-hee dans Seule sur la plage la nuit (2017).
À la fin, Joo-won et son ami aperçoivent la mère au balcon de l’hôtel dans lequel elle loge. Elle est loin, lointaine. En face de cet hôtel, il y a la mer. Le jeune homme s’introduit rapidement dans ses eaux glacées, mais revivifiantes. Puis il est réconforté par cet ami.

Un film centré sur la jeunesse, ses élans et ses désillusions, mais qui est fait de touches éparses, de décalages et de décentrages, et où le hors-champ et le hors-temps dominent. Une heureuse esquisse en noir et blanc aux traits fins et énigmatiques, parfois teintée d’humour. Introduction ne peut cependant effacer en nous le souvenir prégnant du magnifique Hotel By The River (2018), davantage creusé, thématiquement parlant ; moins paresseux, oserions-nous même dire en utilisant un terme peut-être paradoxal pour parler de Hong Sang-soo.

* La 70e Berlinale a eu lieu du 20 février au 1er mars 2020. Hong Sang-soo y est venu présenter La femme qui s’est enfuie qui a obtenu l’Ours d’argent du meilleur réalisateur. En 2021, Introduction a remporté l’Ours d’argent du meilleur scénario.


© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Enrique SEKNADJE

1 comment

  1. Sanroma

    Il y a une accolade dont tu ne parles pas, c’est celle, à sens unique, que l’ami fait à Joo-Won après son bain, et que je trouve assez ambiguë …
    Histoire de loupés, d’oublis, de solitudes, de poids/secret porté par chacun, dans une espèce de délitement dans le temps, l’espace et les actes…
    Ce qui est entendu par l’un comme des paroles déterminant son avenir, presque une injonction, est oublié par celui qui l’a dit…
    Les personnes communiquent elles vraiment ?…
    Et quelle sorte d’amour lie tous les personnages entre eux ? La scène dans le resto avec Joo-Won, sa mère, son ami et l’acteur me paraît centrale quand à cette question de l’Amour et j’y vois l’occasion pour Hong de donner son point de vue à ce sujet.
    Film somme toute assez psychanalytique avec cette forme d’errance, de mystère, de vue troublée ou qui se perd… Qu’en penses-tu Enrique ?
    Il y a une forme de mélancolie dans tout, le bonheur y est absent…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site est protégé par reCAPTCHA et la Politique de confidentialité, ainsi que les Conditions de service Google s’appliquent.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.