Hong Sang-soo – « Hotel By The River »

Le personnage central du nouveau film de Hong Sang-soo est un poète d’un âge avancé, Ko Young-hwan (1), qui passe quelques jours dans un hôtel jouxtant une rivière, à l’invitation du patron qui nourrit une grande admiration pour lui. Il y décède finalement. Au-delà du ton poétique habituel de Hong Sang-soo, que l’on retrouve ici, léger, minimal, quotidien, le sujet présente une gravité certaine. Hotel By The River a d’ailleurs été tourné juste après Grass, au début de l’année 2018. Les deux films sont en noir et blanc – comme d’ailleurs l’oeuvre précédente, Le Jour d’après (2017) -, et Grass évoquait lui aussi des événements douloureux : des suicides. Hong Sang-soo traverse peut-être un moment particulier dans son parcours personnel : une période où la mort est présente en son esprit, où il a besoin de s’exprimer sur elle.
Il le fait de façon vibrante, utilisant, ce qui ne lui est pas habituel, une caméra portée à l’épaule – par l’entremise de son chef opérateur Kim Hyung-ku.

Dans l’interview reproduite dans le Dossier de Presse, le cinéaste évoque son père : « Je ne pensais pas utiliser mes souvenirs de mon père défunt dans mon film. Je crois que j’évitais ce sujet sans vraie raison. Le jour où j’ai discuté avec [l’acteur] Ki Joo-bong, assis dans sa chambre je regardais et sentais les objets de la pièce. Je l’écoutais me raconter qu’il se sentait malade ces derniers temps. Il m’est alors venu l’idée de le prendre comme personnage principal et d’utiliser certains souvenirs liés à mon père. Je me suis dit à ce moment-là que ça pourrait marcher » (2). Hong Sang-soo a d’ailleurs une manière particulière de s’impliquer dans ce film : il lit en voix off les informations données dans le générique de début.

Le paysage est hivernal, un magnifique manteau de neige immaculée recouvre le sol. Le courant d’eau de la rivière devrait représenter la vie. Mais on ne la voit pas couler, elle est peut-être gelée, symbolisant la mort.

© 2018 Jeonwonsa Film Co

Le poète a fait venir ses deux fils à l’hôtel pour les voir, leur parler – une dernière fois ? L’un d’entre eux est cinéaste et son image évoque plus ou moins ironiquement celle de Hong Sang-soo. Par ailleurs, ce poète croise de temps en temps – deux fois, une vers le début du récit et une vers la fin – deux jeunes femmes qui logent dans une autre chambre, au même étage. L’une d’elles, Sang-hee, est incarnée par Kim Min-hee, l’amante de Hong Sang-soo dans la vie réelle, sa muse, son actrice fétiche. Ce que celle-ci dit de l’homme marié qu’elle a connu et dont elle est maintenant séparée – cette rupture l’a littéralement blessée – peut évoquer la personne de Hong Sang-soo.

L’hôtel se nomme « Heimat ». On peut lire ce nom sur des taies d’oreillers, sur des portes de l’établissement. « Heimat » désigne en allemand le pays, le village, la maison, le chez-soi. L’hôtel est la dernière demeure de Ko Young-hwan. Il renvoie non seulement à l’espace intérieur du protagoniste dont on entend souvent la voix intérieure, en off, mais aussi, de façon microcosmique à sa patrie, la Corée. À deux reprises, une fois alors qu’elle est seule et une fois alors qu’elle est en compagnie de son amie Yeon-ku – qui est peut-être en fait sa sœur -, Sang-hee a le loisir d’observer par la fenêtre de sa chambre une pie qui fait son nid dans un arbre. La pie est un symbole national en Corée.
Nous nous sommes aperçus, à travers nos recherches, que ce nom n’est pas une invention de Hong Sang-soo, même s’il a peut-être choisi l’établissement – entre autres – à cause de lui. L’hôtel Heimat existe bel et bien en Corée. Il se situe au bord de la rivière – du fleuve – Han, dans la ville de Namyangju, à environ 22 km de Séoul (3).

Ko Young-hwan a quitté la mère de ses enfants longtemps auparavant et ceux-ci sont plus proches d’elle que de lui. Il veut retisser un lien, s’expliquer avec eux. Les faire se rapprocher l’un de l’autre aussi, car les deux frères sont différents, se connaissent mal, ont tendance à se chamailler. Mais ce n’est pas chose facile. Le poète et les deux fils ont des difficultés à se voir, concrètement, à se retrouver sur le lieu du rendez-vous – le bar-restaurant au rez-de-chaussée de l’hôtel. Et ce, alors même que l’architecture devrait leur permettre de s’apercevoir en un clin d’oeil. La caméra et le découpage-montage de Hong Sang-soo, mais aussi son travail sur les sons, contribuent à séparer, à tenir à distance les personnages, à les invisibiliser les uns pour les autres – et confèrent parfois au film une dimension un peu théâtrale, scéniquement parlant. Le père est là sans être là, il fausse parfois compagnie à sa progéniture, restant injoignable par téléphone portable.

Une unique scène montre les trois hommes véritablement communiquer. C’est celle où il est question des prénoms que le père a donnés à ses enfants. Celui de l’aîné, Kyung-soo, désigne Séoul – la Capitale de la Patrie, donc -, et celui du cadet, Byung-soo, renvoie à la proximité entre deux êtres – Ko Young-hwan veut que ses deux fils restent côte à côte, en bon voisinage – et à la dualité. Concernant celle-ci, en un discours qui mêle philosophie et cosmologie, le poète parle du ciel et de la terre, de ces deux espaces auxquels appartiennent les êtres.

© 2018 Jeonwonsa Film Co

Les deux jeunes femmes, Yeon-ku et Sang-hee, émerveillent le vieil homme. Elles sont pour lui des apparitions, des anges. Il loue leur beauté, se dit heureux de leur présence. Elles lui procurent de la chaleur – par leur physique, leur douce voix et leur politesse, mais grâce également au soku qu’elles lui font boire – qui ne peut que réconforter cet individu transi par le caractère glacial des sentiments humains, peut-être anéanti par la demande que lui a faite peu de temps auparavant le patron de l’hôtel déçu par l’attitude, peut-être trop solitaire, de celui qu’il a hébergé avec générosité : celle de quitter les lieux.
On peut imaginer que ce sont Yeon-ku et Sang-hee, à la fois spectatrices, auditrices et actrices, jeunes et maternelles, qui aident Ko Young-hwan à passer de vie à trépas. Celles à qui il aurait dédié le texte qu’il leur lit dans le restaurant. Un écrit très hermétique, mais qui tient aussi du poème d’adieu ou « de mort » – une tradition en Corée (« Jeolmyeongsi ») (4).

Le spectateur notera évidemment la symétrie entre ces figures féminines, célestes, et celles, relativement plus terrestres, des deux fils – même si le cinéaste est présenté comme ambigu, ambivalent.

Le poète Ko Young-hwan lui-même semble pris entre le haut – son art, sa chambre qui est au-dessus du bar-restaurant de l’hôtel et où il écrit au moins une partie de ses poèmes – et le bas, où se trouvent entre autres des toilettes dans lesquelles l’un de ses fils le cherche par deux fois.

Hong Sang-soo joue tout au long film sur les correspondances, les contiguïtés, les coïncidences, d’une part, et, de l’autre, sur les séparations, les manques, les incompatibilités psychologiques et comportementales, les ratages, les déterminations. On l’a dit, plusieurs personnages sont et ne se voient pas, n’arrivent pas à se rencontrer. Leurs espaces ne communiquent pas. Le hors-champ est souvent définitif. Le patron de l’hôtel est dans cet espace quasi off, et, de par son absence, il prend une dimension à la fois mystérieuse et essentielle – celle de celui qui dispose et impose (5).

Les temporalités également ont du mal à se joindre. Que l’on pense à ce temps durant lequel la neige est censée être tombée en grande quantité. Difficile d’en cerner les caractéristiques concrètes. Il y a eu ellipse. De même pour celui durant lequel les deux jeunes femmes se rendent de l’hôtel au restaurant, proche, où elles vont dîner – là, se trouvent aussi, par une étrange coïncidence, le père et ses deux fils. Lorsqu’elles commencent à marcher, elles constatent qu’il fait presque doux. Dans le plan qui suit, lorsqu’elles arrivent à destination, elles se plaignent du froid intense.

Les incertitudes, les flottements, les équivoques qui concernent la vie de tous ces personnages – y compris même leur vie sexuelle, avons-nous eu vaguement l’impression – sont liés à ce qui est narré et représenté, et aux caractéristiques de la mise en images et en sons. Il se trouve que les personnages dorment beaucoup, allongés ou assis. Ils expliquent qu’ils rêvent, font des cauchemars. Ils vivent dans un espace-temps dont il est difficile de dire s’il est objectif ou subjectif, effectif ou onirique – ils sont comme extraordinairement seuls au monde. Parfois, quand ils sont éveillés à l’image, on se demande s’ils ne sont pas en fait dans un rêve ou un cauchemar représenté à l’écran – le leur ou celui d’un ou d’une autre. Tous les personnages, et pas seulement les deux jeunes femmes, ont une dimension fantomale, sont comme dans un état hypnopompique.

© 2018 Jeonwonsa Film Co

Nous avions émis quelques doutes, lors de la sortie de Grass, qui nous avait agacé tant nous étions resté fixés sur les tics thématiques et stylistiques de Hong Sang-soo, quant aux capacités de celui-ci à susciter de nouveau notre intérêt pour son cinéma et ses films, à nous surprendre, à nous émouvoir.
Avec Hotel By The River, qui tient de l’estampe épurée à l’extrême et du conte métaphysique, le réalisateur a réussi à nous tirer quelques larmes, à nous faire compatir, avec ceux et celles qui l’ont côtoyé dans le récit, au sort de ce poète si humain, fragile et tendre, parfois enfantin, qu’est Ko Young-hwan (6).


Notes :

1) L’acteur qui l’incarne, Gi Ju-bong, a 64 ans.
2) Interview parue dans la revue coréenne FILO – numéro de mars/avril 2019.
3) Sur cette question nationale, il faut savoir que la rivière Han constitue une frontière entre la Corée du Sud et celle du Nord – les deux pays qui ont semble-t-il comme perspective de se réunifier. L’un des deux frères dit qu’elle lui fait penser à la rivière – au fleuve – Tumen. Celle-ci est à la frontière de la Corée du Nord et de la Chine.
4) Le père a expliqué à un moment à ses fils qu’il a écrit son portrait – autoportrait ? – funéraire et qu’ils pourront s’en servir.
5) Nous avions déjà noté l’absence significative du patron du bar dans Grass (cf. notre article sur ce film : https://www.nonfiction.fr/article-9703-grass-la-petite-musique-de-hong-sang-soo.htm).
6) L’acteur Ki Joo-bong a reçu le Prix d’interpétation masculine au Festival de Locarno 2018.

 

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