Dans une contrée du Kurdistan irakien, Ziné et Avdal désirent se marier malgré les protestations de leurs familles respectives, qui n’ont rien à envier aux Capulet et aux Montaigu –“Nos sangs ne se mêleront pas, sache-le”, menace l’un des deux pères. Seulement, une fois leur vœu exaucé, c’est le drame. Avdal, soldat blessé au front, n’est plus en capacité d’être pour Ziné le mari de toutes les attentes.

Non sans humour, Goodnight Soldier joue dès le début avec les codes de la romance amoureuse. La première séquence, où les deux jeunes futurs mariés éperdument amoureux, s’enlacent et s’embrassent dans une voiture, perdue au milieu des steppes, s’appuie sur une mise en scène codifiée pour suggérer leurs élans d’amour : les deux amants tombent à la renverse, hors-champ, alors que la caméra reste fixée sur la vitre bringuebalante de l’habitacle. Cette dernière venant à peine de quitter leurs corps déjà à moitié nus, leur peau chatoyant sous les rayons du soleil, la scène s’évertue clairement à proposer une transfiguration comique des conventions propres à la suggestion du sexe au cinéma. D’autre part, un passage qui montre Ziné et Avdal s’embrassant langoureusement au travers une vitre de fenêtre joue sur ce symbole de séparation, alors littéralement enrayé dans sa représentation.

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La relation amoureuse qui subsiste entre Ziné et Avdal est filmée à coups de plans poétiques et mélodieux ; dans la voiture sous un soleil incandescent pointant à l’horizon, entre éclats de rires et moments de tendresses ; mais cette candeur parfois presque mièvre de leur union est sans cesse entrecoupée de touches d’humour et d’absurde, notamment par les scènes de disputes entre les familles respectives des deux promis. D’ailleurs, Hiner Saleem emprunte à Roméo et Juliette dans la représentation de la rivalité animant les deux familles, qui se voit détournée par un mariage non pas secret, mais au contraire éclatant, rythmée par une musique trop forte, des sourires vifs, et des corps trop énergiques épris d’une excitation croissante. Cette succession euphorique de plans dans cette séquence de leur mariage, associée à la musique, de plus en plus perçante, est annonciatrice, en quelque sorte, du drame à venir.

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Goodnight Soldier propose également, au-delà du récit, une nouvelle perspective dans l’appropriation des codes de genre : la mère de Ziné ne manque pas de l’informer que seul le plaisir de son futur mari compte, et qu’elle devra s’oublier afin de le satisfaire complètement et exclusivement –une manière de forger sa représentation de ce à quoi elle devrait se conformer en tant que femme. Pourtant, cette dernière se rend à la raffinerie de pétrole afin d’y obtenir un poste, devant le regard ahuri du recruteur. Elle y explique en esquissant un sourire que la cuisine n’est malheureusement pas son fort. Un motif qui nourrit le décalage entre les dogmes délimitant le rôle des femmes, exprimés tour à tour par les personnages, et l’attitude libérée de Ziné : cette dissonance confère également une dimension comique et satirique au récit, à la fois entaché des principes moraux du contexte social et culturel, mais franchement détournée par la spécificité de cette relation amoureuse entre les deux protagonistes. Hiner Saleem interrogeait déjà en 2013 les normes de genre, par l’entremise des archétypes du genre dans le western revisité My Sweet Pepper Land, en les orchestrant comme une tragi-comédie. Dans un entretien, le cinéaste confirme d’ailleurs son intention progressiste dans une remise en cause de la société patriarcale : « Ils [les hommes] peinent encore à comprendre que la femme n’est pas l’honneur de l’homme ».

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L’intérêt du film réside aussi naturellement dans sa maîtrise à faire jouer habilement les messages doctrinaux prononcés par les familles respectives des deux jeunes mariés, avec une verve caustique qui se déploie subtilement dans des scènes à caractère ubuesque. A ce titre, on peut noter la scène où le père de Ziné, les écouteurs vissés sur ses oreilles, refuse d’écouter son interlocuteur, qui ne cesse de lui débiter des fragments de phrases incohérents : ce dernier obtient pour unique réponse de la part du père de Ziné des soupirs d’agacement, entrecoupés de la musique stridente et du silence à chaque fois qu’il daigne ôter un écouteur.

Alors que tout porte à croire au drame, d’une part quant au mariage des deux amants, et d’autre part quant à l’accident d’Avdal (notamment par les réactions scandalisées des familles), la légèreté des scènes entre les deux époux nous rappellent la trivialité de l’essence même de ce “drame”, à savoir l’impuissance du jeune soldat. Le caractère risible de l’intrigue réside alors dans cette constante dualité entre les crescendos dramatiques –présents aussi bien dans la musique que dans la mise en scène–, et le burlesque de la situation ; par opposition au drame, bien réel, de la toile de fond politique, dont la barbarie est d’ailleurs rappelée par un bref plan sur une fourmilière subrepticement écrasée sous la semelle d’un soldat.

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Le film joue alors sur plusieurs niveaux –un contexte politique instable et anxiogène, des familles ancrées dans leurs vieux principes conservateurs, une relation amoureuse apparemment vouée à l’échec– et s’approprie un traitement empreint de drôlerie et de modernité : Ziné qui postule à la raffinerie de pétrole, qui gifle son frère en protestation ; Avdal qui se met en position de retrait et, contre attente dans un climat aussi traditionaliste, renonce à sa virilité sans sourciller ; comme pour faire miroiter un espoir de renouveau et de changement. A ce titre, le motif récurrent des ventilateurs nous fait penser, sur le ton de la plaisanterie, à la nécessité d’un rafraîchissement et d’un changement d’air en ce climat conservateur. En effet, à peu près à chaque intervention d’un membre d’une des deux familles des deux jeunes mariés, un plan succinct mais franc est opéré sur un ventilateur cloué au plafond, ou posté au sol. Ces plans placent le film sous le signe du rire, comme si chaque parole était tournée en ridicule.

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Le ton comique déploie toute sa verve dans des scènes ubuesques, comme lorsque les deux familles, en voiture, se retrouvent coincées, face à face sur une route perdue au beau milieu des champs. Sous les vociférations et coups de klaxons de chaque côté, on ne peut qu’adhérer à la lecture caustique que nous donne à voir la caméra de ces personnages. Une autre séquence recèle l’absurdité de l’animosité qui sous-tend les relations entre chacune des deux familles, où un soldat du régiment d’Avdal les met face à leurs contradictions : il leur prouve effectivement qu’elles sont d’accord sur plusieurs points (“vous ne voulez pas de ce mariage”“ça vous fait un point commun”), leur arrachant un regard décontenancé et irrésistiblement drôle.

Si Goodnight Soldier est aussi exaltant dans son déploiement, c’est sans doute parce que Hiner Saleem dessine, tout en distillant de nombreuses touches d’humour, l’espoir et la promesse d’un avenir meilleur : “Regarde comme il est beau, notre Kurdistan”.

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A propos de Eléonore Vigier

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