La réussite de Black Phone, modeste retour aux affaires de Scott Derrickson après son incursion dans le MCU, sa profusion de moyens et sa prolifération narrative dans laquelle il n’est pas commode de s’insérer sans dégâts (Docteur Strange, 2016), tient peut-être à l’économie Blumhouse, à la façon qu’ont Jason Blum et les décisionnaires de son studio de considérer le cinéma comme un pur produit d’exploitation reposant sur l’efficacité du récit, le talent formel du réalisateur, ainsi que sur un budget aussi corseté qu’il est nécessaire, dans une démarche qui n’est finalement pas si neuve (de la RKO des années Val Lewton aux productions de Roger Corman, les sociétés spécialisées dans la série B ont toujours fonctionné de la même manière). Dans un système hollywoodien privilégiant le blockbuster et les élans numériques et/ou pyrotechniques jusqu’à l’overdose, les films Blum misant sur l’inquiétude nichée dans le raccord, sur l’effet spécial bricolé et analogique ou sur l’interprétation des acteurs (ici tous parfaits), sembleraient presque obsolètes. Black Phone ne fait pas exception, semblant justement puiser sa force dans cette contrainte (vieille antienne !), privilégiant ainsi l’astuce de son scénario très bien bâti et la profondeur de ses personnages plutôt que les effets de peur. De ce point de vue, les rares jump scares du film semblant sortir d’un cahier des charges mangé par les mites, lieux communs issus du plus mauvais cinéma d’horreur contemporain, s’avèrent indignes de la tenue d’ensemble du nouveau film de Scott Derrickson.

The Grabber (E. Hawke) (©Universal Pictures International)

L’idée d’obsolescence est symbolisée par ce téléphone noir éponyme, antiquité accrochée au mur d’un sous-sol nu, incongruité au sein d’un univers caractérisé par sa vacuité, seulement constitué d’un matelas posé à même le béton et d’une cuvette de toilettes. Dans ce sous-sol furent enfermés une demi-douzaine d’enfants enlevés et tués par un kidnappeur cruel, The Grabber (interprété par Ethan Hawke, habitué du cinéma de Derrickson, ici présence massive et terrifiante), figure du Mal pour le coup très contemporaine dans sa façon de faire du masque son identité et son pouvoir, proche en cela de la nouvelle définition du boogeyman visible dans les reprises de la saga Halloween par David Gordon Green (autre façon de jouer avec l’obsolescence que cette nouvelle trilogie). Lorsque le jeune Finney (Mason Thames, simultanément tendre et dur) est à son tour victime de The Grabber, emporté dans son fourgon noir et reclus dans ce souterrain insonorisé où le téléphone aux câbles coupés n’est qu’une vestige décoratif, on ne voit pas ce qui pourrait le sauver. A ceci près que le fameux téléphone devient pour lui le moyen de communiquer avec l’âme des petites victimes adolescentes précédentes qui, chacune à leur tour, vont aider Finney à combattre le tueur qui les a toutes kidnappées.

L’astuce de Black Phone réside dans son aspect évolutif, chaque intervention des défunts utilisant le téléphone pour communiquer (belle idée que de conserver leur voix altérée par la vétusté de l’appareil, crépitant dans son combiné alors même que leur corps se matérialise dans le cadre, faisant définitivement du téléphone une sorte de passage reliant le monde sensible et l’outre-tombe) ayant pour but de créer une circonstance qui servira ultérieurement à tenter de combattre le tueur sadique du film. Tout cela n’est donc pas sans évoquer une sorte d’escape game quelque peu sordide. Le paradoxe de cette série B se trouve bien là, dans ce mélange surprenant de divertissement ludique qui servirait presque d’agrément et de profonde noirceur dont elle ne se départira jamais. Reliant le jeu et la dépression qui en est le revers, faisant du monde horrifique un reflet à peine plus sombre que le monde réel dont est issu le jeune Finney, Black Phone peut être considéré comme une sorte de conte, entre Perrault et King (le film adapte une récit de Joe Hill, fils de Stephen K., duquel il assume creuser le même sillon artistique), où l’ogre dévorateur serait The Grabber et où l’épouvante ne serait rien d’autre qu’une façon de constater la détresse d’enfants en souffrance s’initiant à l’âge adulte.

Le père et la soeur de Finney (J. Davies ; M. McGraw) (©Universal Pictures International)

Dans cet effet-miroir entre réel et monde parallèle (la ville / le sous-sol) que se trouve la véritable force du propos de Black Phone, que l’on pourrait résumer en une séquence du film, la meilleure : The Grabber descend dans le sous-sol pour nourrir Finney ; il remonte sans verrouiller la porte de la cellule, incitant le jeune garçon à « mal se comporter » ; un appel d’une victime le met en garde, disant à Finney qu’il s’agit d’un piège. La caméra monte alors l’escalier, débouche dans la cuisine et voit le ravisseur attendre le garçon, assis sur une chaise et tenant une solide ceinture à la main pour le corriger. La scène prend sa force dans l’écho qu’elle provoque avec une scène antérieure, montrant le père alcoolique de Finney (interprété par le toujours excellent Jeremy Davies) corriger à coups de ceinture sa jeune sœur Gwendolyn (Madeleine McGraw, petite actrice impressionnante) qui a comme défaut majeur d’avoir un pouvoir de prémonition (le film se sert de cet élément de récit de façon trop stéréotypée, faisant de la gamine un lien trop simple vers le monde de King, transformant ses recherches pour retrouver son frère en une paraphrase de l’univers graphique du Ça d’Andrés Muschietti). Et le film de faire de sa trame horrifique, avec atteintes à l’innocence enfantine et méchanceté de conte, une sorte de regard un peu plus appuyé, à peine déformé et déformant, d’un réel à dimension naturaliste lui-même violent et sordide. La limite de Black Phone se trouve certainement dans sa manière d’adouber l’idée selon laquelle on ne peut se sortir de cette boue du monde que par la violence de la réponse aux coups, le film de Derrickson assumant donc l’idée d’une anarchie comme système social (de la logique d’affrontement des adolescents au début du film à l’opposition Finney / The Grabber) aboutissant à une sérénité discutable (la dernière séquence, pas nette).

Le retour des morts par le téléphone (B. Hepner, M. Thames) (©Universal Pictures International)

Malgré ces réserves, le nouveau Scott Derrickson reste une série B de très bonne facture, revival d’une certain cinéma de genre ancré dans les années 80, discrètement carpenterien dans sa manière de faire de la façade des pavillons des suburbs américains un paravent dissimulant une horreur domestique à isoler des regards (de ce point de vue, Black Phone n’est pas si éloigné du Halloween originel), ce qui en fait à sa façon une œuvre éminemment contemporaine au sein d’une époque ayant fait des eighties une source artistique où il fait bon puiser. La grande qualité de la dernière production Blum est certainement de le faire sans ostentation, moins cyniquement opportuniste que gracieusement révérent envers ce cinéma séminal.

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A propos de Michaël Delavaud

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