Gabriel Abrantes – "Pan pleure pas"

 

“Pan pleure pas” est un programme de trois courts métrages du jeune réalisateur portugais Gabriel Abrantes. Présentée comme trois contes, cette collection très éclectique brasse des époques et des continents plus ou moins fabulés (l’Angola, l’Afghanistan et l’île de Ceylan/Taprobane). Abrantes y aborde de grandes questions contemporaines (le post-colonialisme, la mondialisation, l’intégrisme…) mais de manière détournée, dans des farces ironiques et bouffonnes qui empruntent les formes du cinéma populaire. Formé aux beaux-arts  et au studio du Fresnoy, le cinéaste joue librement des genres et des références, avec une prédilection pour la comédie scabreuse aux accents surréalistes. Un drôle de mélange qui déborde de sexualité et dont on peut goûter les excès ou la fantaisie, en attendant une confirmation prochaine par un premier long-métrage.
“Taprobana”, le court-métrage central de facture historique, est en apparence le plus “conventionnel” du tryptique, mais aussi le plus paillard. Il relate l’exil en Inde de l’écrivain portugais Camoes. L’auteur des “Lusiades”, pourchassé pour ses mauvaises mœurs et la liberté de ses écrits, se cache sur l’île de Taprobane. Il y mène une vie d’oisiveté et de débauche en compagnie de sa muse (opiomanie, scatophilie…), jusqu’à ce que les autorités portugaises ne viennent l’arrêter. La référence à Pasolini et à la Trilogie de la vie y est explicite, que ce soit dans la “trivialité” des actes sexuels montrés à l’écran, ou dans la figuration d’un enfer de pacotille, outrancier et comique. Cette fantaisie historique est précédée par “Libertade”, une romance adolescente dévoyée, située dans un Angola contemporain. Le volet final, le court-métrage “Ennui Ennui”, est un point d’orgue comique dans lequel se télescopent le président Obama, une diplomate française, et quelques afghans pittoresques.
“Libertade”, coréalisé par Benjamin Crotty, est une sorte de Roméo et Juliette métissé au ton et à l’ironie insaisissables. Le film est façonné par les codes du cinéma américain contemporain (travelling, steadycam, vue aérienne…), et accompagné d’une musique tapageuse, en phase avec la jeunesse des protagonistes.
Pour des causes inexpliquées, cette romance de fin d’adolescence, entre Libertade et Betty, le jeune angolais et son amie chinoise, tourne court car le garçon est mystérieusement frappé d’impuissance. La critique géopolitique est sous-jacente : à travers cette mésaventure, c’est la vampirisation de l’Angola par la Chine qui est imagée en pointillé, comme un retour de bâton surréaliste sur deux innocents. Le filmage maniéré, proche du clip et de la carte postale pour pays développés, est subtilement moqueur. Les stigmates du pays – surentassement populaire, immeubles calcinés, montagnes d’ordures, épaves pétrolières – deviennent un décor quasi anodin, des ruines d’une vitalité presque festive.
Le débit du film est un pied de nez : on y voit Libertade commettre un braquage, mais la piste du thriller retombe vite. Après une course-poursuite spectaculaire qui se conclut sur la terrasse désossée d’un immeuble-taudis, Libertade est mis en joug par les policiers. Il enserre Betty l’arme à la main, et la rassure par une formule convenue, un “tout va bien se passer”, manifestement erroné. Le flash-back qui suit, nous fait remonter vers l’origine, forcément incongrue, du délit.
“Ennui Ennui” décuple les détours imprévisibles de “Libertade” mais son récit est moins ambigu. Le jeu se fait plus outrancier et la farce plus manifeste, avec un contenu scabreux qui prolonge les débordements de “Taprobana”.
Un jeune afghan, introverti et boulimique, doit violer une jeune fille vierge pour satisfaire la loi des ainés, et devenir à son tour un seigneur de guerre. Il tente de kidnapper la fille d’un nomade marchand d’armes (Esther Garrel), quand surviennent une diplomate française (Edith Scob) et sa fille (Laetitia Dosch), un garçon manqué bénévole chez “bibliothèques sans frontières”. Un échange de vêtement entre les jeunes filles va suffire au quiproquo et c’est la fille de l’ambassadrice qui sera enlevée. En parallèle, depuis la maison blanche, le président Obama commande à son “bébé” technologique, un petit drone à voix féminine (vodocodée façon r’n’b), d’aller surveiller le pays. Cet écheveau improbable va se conclure de manière inénarrable, dans un pantomime de viol et un orgasme bien réel, à grands coups de lance-roquettes. En fin de course, la parodie politique se dissout dans un comique absurdeet ravageur. “Ennui Ennui” est le récit le plus ambitieux et inventif du programme, et se rapproche ouvertement du sketch. C’est une sorte de cadavre exquis, anarchique et burlesque, qui mène le spectateur aux cimes d’un pic de mauvais goût, à l’image du sandwiche contrefait – corne de gazelle / banane – qui est consommé dans le film.
Il ne fait aucun doute que “Pan pleure pas” fera beaucoup parler de lui pour son invention, ses délires baroques et son intempérance sexuelle. Finalement, quels que soient la gravité des situations, les personnages des trois films sont toujours subordonnés à une sensualité désordonnée, qui les emporte dans la régression et l’irrationnel. C’est un hypothétique dieu, Pan, qui semble rire du fin fond de leur humanité.
Abrantes risque d’être hâtivement consacré, mais tout autant décrié pour le grand écart qu’il cultive entre le noble et le vulgaire, le savant et le populaire ; fréquemment, il met en balance des grands sujets contemporains, ou historiques, avec des provocations d’un mauvais goût presque potache, et d’une saveur très parodique. Ses excès en appelleront certainement de semblables, dans la réception de ses propres films.
Il faudra voir si le réalisateur saura s’affranchir de cette manière comique et absurde, qui cantonne un peu son travail au rang d’une plaisanterie sophistiquée ; ou bien s’il affinera toujours plus l’étrangeté et la verve grotesque de son cinéma.
En attendant, les films sont là, assez drôles, avec chez ce nouveau cinéaste très fureteur, une aspiration à la recherche tout azimut, particulièrement sensible dans cet ensemble bigarré de courts métrages.

 

Sortie le 11 juin 2014

2014©Capricci Films

 

 

A propos de William LURSON

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