Saga littéraire de science-fiction débutée en 1965 par Frank Herbert, avec un premier tome sobrement intitulé Dune, l’univers connaîtra cinq suites signées de l’auteur lui-même jusqu’en 1985, formant ainsi en six ouvrages le Cycle de Dune. Il aura consacré à cet édifice SF une majeure partie de sa vie avant de décéder en 1986. Il est à noter qu’après sa mort, son fils, Brian Herbert (également à la production de cette version 2021) et Kevin J. Anderson, continuent à déployer la mythologie sur pas moins d’une quinzaine de livres, dont le dernier, The Lady of Caladan, vient tout juste de sortir aux Etats-Unis. Si le roman originel est récompensé dès l’année consécutive à sa sortie, par deux des plus prestigieux prix décernés au genre, le Hugo et le Nebula, son succès n’est pas immédiat, Herbert attendra les seventies pour vivre à plein temps de son métier d’écrivain. Un demi-siècle plus tard, Dune s’est écoulé à plus de douze millions d’exemplaires et constitue le plus gros best-seller du genre. Œuvre précurseure dans les thématiques qu’elle brasse, notamment la question écologique, elle ne tardera pas à intéresser le monde du cinéma en vue d’une adaptation. Alejandro Jodorowsky commence à plancher sur ce projet en 1975, conviant Orson Welles, Salvador Dalí, Mick Jagger, Mœbius, H.R Giger, Pink Floyd et bien d’autres dans l’aventure avant d’être lâché par sa production, sans avoir pu concrétiser ses ambitions. Le documentaire Jodorowsky’s Dune de Frank Pavich permet de se replonger dans les coulisses de ce monument avorté. David Lynch, tout juste sorti du succès d’Elephant Man, s’essaie à son tour en 1984 à une transposition de l’univers créé par Herbert. Échec cinglant, renié par le cinéaste dépossédé de son final cut, il enterre longtemps le rêve d’un Dune sur grand-écran. Excepté la fidèle mais insipide mini-série du début des années 2000, il faut donc attendre la décennie 2010 pour voir renaître le fantasme d’une adaptation, alors associée à deux noms, Peter Berg (Le Royaume, Hancock) puis Pierre Morel (Banlieue 13, Taken) avant qu’elle ne soit abandonnée dès 2011. Durant ce temps, Denis Villeneuve, remarqué pour Polytechnique puis consacré avec Incendies, entame une aventure hollywoodienne. Sa carrière outre Atlantique prend un nouveau tournant lorsqu’il signe coup sur coup, deux passionnantes propositions de science-fiction, le bouleversant Premier Contact en 2016, puis l’année suivante, l’impossible et pourtant très réussie suite de Blade Runner. En dépit du succès mitigé de ce dernier, blockbuster trop contemplatif pour son époque, il est annoncé à la tête d’une nouvelle transposition du livre d’Herbert en 2017, avec un casting réunissant notamment Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson et Stellan Skarsgård. Le tournage se termine lors de l’été 2019, la post-production est contrariée par la pandémie de COVID-19, tandis que sa sortie espérée fin 2020 se voit décalée à l’année suivante. Annoncé pour une exploitation simultanée sur la plateforme HBO Max, le cinéaste exprime publiquement son mécontentement et se battra pour une sortie exclusive dans les salles de cinéma, ce qu’il obtient à l’international. Un an plus tard, consécutivement à ses présentations remarquées du côté de la Mostra puis de Deauville, il sort enfin en France (un mois avant la décisive double exploitation américaine). Après tant de tentatives infructueuses ayant donné à l’œuvre de Frank Herbert la dimension d’objet maudit, Denis Villeneuve nouveau roi de la SF, a-t-il réussi là où ses prédécesseurs ont échoué ?

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Cette remise en contexte effectuée, tentons de résumer brièvement Dune. L’histoire suit Paul Atreides (Timothée Chalamet), jeune homme aussi doué que brillant, voué à connaître un destin hors du commun qui le dépasse totalement. Car s’il veut préserver l’avenir de sa famille et de son peuple, il devra se rendre sur Arrakis, la planète la plus dangereuse de l’univers – la seule à même de fournir la ressource la plus précieuse au monde, capable de décupler la puissance de l’humanité. Tandis que des forces maléfiques se disputent le contrôle de cette terre, seuls ceux qui parviennent à dominer leur peur pourront survivre…

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Venons-en directement au fait : le film de Villeneuve s’impose comme une réussite. Le scénario qu’il a coécrit (une première depuis Incendies) avec Eric Roth et John Spaihts, parvient assez habilement à rendre accessible un univers dense et foisonnant, pourtant relativement opaque pour les non-initiés. Ainsi, en faisant le choix de scinder l’histoire en deux parties (contrairement au film de David Lynch, qui devait résumer près de 350 pages en un peu plus de deux heures), les auteurs ont tout loisir (trop diront les plus sceptiques) de prendre leur temps afin de rendre intelligibles les enjeux. Le monde de Dune, à l’image du parcours de son héros, est une quête exigeante qui se mérite, ce qui en fait d’ailleurs toute sa force et parallèlement sa difficulté aussi bien sur le plan de l’appréhension que de sa « digestion ». Pour donner corps au récit, le cinéaste peut compter sur un excellent casting, Timothée Chalamet et Rebecca Ferguson en tête. Il retrouve également deux visages familiers, Josh Brolin (Sicario) et Dave Bautista (Blade Runner 2049) auxquels s’ajoutent Jason « Aquaman » Momoa, Zendaya, ou encore Stellan Skarsgård en Baron Harkonnen sous forte influence du mystique Colonel Kurtz. Les références, justement, dépassent le cadre de la seule œuvre littéraire. Le metteur en scène québécois, qui n’a jamais caché son ambition d’offrir un « Star Wars pour adultes », s’inscrit dans la tradition du space opera de George Lucas avec humilité, partageant une exigence commune : celle d’une direction artistique irréprochable. Les soldats Atréides arborent d’ailleurs des uniformes similaires aux troupes de l’Empire Galactique, eux-mêmes inspirés du Troisième Reich. Payant ses dettes à ses prédécesseurs, il convoque Charlotte Rampling dans le rôle de la Révérende Mère des Bene Gesserit, alors que la comédienne devait initialement interpréter Dame Jessica du temps du projet de Jodorowsky. Loin de faire table rase du passé, Villeneuve s’inscrit dans l’héritage compliqué de Dune au cinéma. S’il ne retrouve malheureusement pas Roger Deakins (précieux alliés à l’œuvre dès Prisoners) à la photo, le travail de Greig Fraser rend néanmoins justice aux qualités plastiques de l’ensemble, en dépit d’une tendance à assombrir un peu trop les ambiances, atténuant parfois leurs teintes. Malgré une évidente beauté formelle, les pures instants de sidération visuelles, qui figuraient parmi les points forts de Sicario et Blade Runner 2049, sans doute aidés par le talent de Deakins, se font plus rares. Comme si le réalisateur ne prenait pas le temps de se poser, d’admirer ses superbes décors, conscient de l’immensité de l’entreprise, de la somme d’informations à présenter. Hans Zimmer est quant à lui de retour, après son score composé pour la suite du film de Ridley Scott. Le musicien, qui a abandonné le Tenet de Christopher Nolan pour rejoindre cette adaptation, est plutôt inspiré, donnant à l’aventure de Paul des accents orientaux et chamaniques. Ainsi, Dune a tous les atouts du long-métrage à grand spectacle foisonnant qui retranscrit consciencieusement un univers déjà existant, quitte à ne pas trop s’en écarter. Ce serait pourtant réduire l’implication du cinéaste, qui y injecte bon nombre de ses thèmes et obsessions.

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Partagé entre ses aspirations contemplatives et la nécessité d’exposer le monde qu’il met en scène, Denis Villeneuve ne parvient pas toujours à éviter l’écueil de scènes verbeuses et explicatives, impliquant une concentration accrue, parfois au détriment du spectacle. Paradoxalement, cette importance accordée aux mots et par extension aux langages, ici multiples et dotés de nombreuses vertus (l’un permet de contrôler les esprits, un autre se compose uniquement de gestes) rejoint un dessein déjà éprouvé par le passé. Dans Premier Contact, une linguiste était chargée de décrypter un dialecte extraterrestre afin de comprendre les intentions de mystérieux visiteurs et éviter de potentiels conflits mondiaux. La communication, le dialogue, davantage qu’une solution de facilité ou une convention narrative, constitue pour son auteur un rempart précieux contre les intentions belliqueuses et les solutions guerrières. Qu’il scrute le rapport à la maternité à l’aune d’une catastrophe passée ou à venir (Polytechnique, Premier Contact) ou observe la quête d’individus questionnant leurs racines (Incendies), cherchant leurs géniteurs (Blade Runner 2049), la thématique de la filiation est omniprésente dans l’œuvre du cinéaste. Ici, Paul, messie en puissance durablement conditionné par sa mère, lutte pour ne pas prendre part à une guerre sainte, réclamée avec insistance par un pouvoir obscurantiste. Doit-il trouver sa place en suivant un chemin écrit à l’avance ou en s’émancipant de ses origines et s’accomplissant selon ses propres convictions ? Contrairement à David Lynch, Villeneuve embrasse les thématiques géopolitiques sous-jacentes à son récit (une planète désertique colonisée pour ses matières premières) et rejoint en creux un intérêt véritable pour les violents conflits se déroulant au Moyen-Orient. Les Fremen, occupants d’Arrakis, planète-désert entièrement couverte de sable et de roches, pourvue d’une richesse convoitée, sont méprisés et traqués par un antagoniste puissant prêt à tout pour les déloger d’un territoire qu’il souhaite faire sien. Allégorie possible d’un conflit Israëlo-palestinien déjà évoqué de manière subliminale sur Blade Runner 2049, à travers le rôle campé par Hiam Abbass, et toile de fond indirecte d’Incendies. Point de manichéisme pour autant, Leto Atréides (Oscar Isaac), un temps dépeint tel un simple colon missionné afin d’exploiter les ressources d’Arrakis, ne cache pas son attrait pour ses habitants, notamment par un grand respect de leur culture et de leurs avantages militaires. Deux heures et demi durant, Villeneuve délaisse l’action pure, quitte à prendre totalement le contrepied du blockbuster contemporain, préférant les enjeux politiques et psychologiques au spectaculaire. Un choix assumé qui ne manquera pas d’en décontenancer plus d’un. En effet, Dune, s’il se révèle assez avare en grand-spectacle (le climax se résume à un simple duel au couteau), tend à créer la stupéfaction et l’émerveillement par l’intermédiaire de détails a priori anodins, à l’image de ce plan observant Paul plongeant sa main dans l’eau alors qu’il s’apprête à partir pour Arrakis. Tourné entièrement en décors naturels, le film entreprend de recréer une forme de fascination pour l’idée d’effets spéciaux, leur redonner leur nature exceptionnelle et ainsi rompre avec leur banalisation à l’ère du tout numérique. On pense notamment à ce beau passage, où le héros se cache au milieu d’un hologramme (motif important de Blade Runner 2049).

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Film lent, patient, mais plutôt fluide, il subsiste toutefois, en fin de visionnage, une étrange impression : celle de n’avoir assisté qu’à une (nécessaire) étape préliminaire annonciatrice d’une suite à venir, plus ample et plus épique (l’ultime phrase prononcée par Chani/Zendaya est en cela lourde de sens). Cette approche condamne le métrage à n’être qu’une première partie, dont les séquences de rêves servent autant l’intrigue qu’elles teasent l’épisode suivant (encore hypothétique à l’heure actuelle), à la manière d’un pilote de série télévisée. Pour le dire de manière moins péjorative, il demeure, à ce stade, une belle, voire une très belle promesse ne demandant qu’à se convertir en flamboyante réussite une fois englobée dans un diptyque. En son temps, La Communauté de l’anneau, malgré toutes ses qualités évidentes, n’était-il pas, qu’une simple entrée en matière ? Force est de constater que la saga du Seigneur des anneaux est aujourd’hui considérée comme un tout homogène, les onze oscars remportés par Le Retour du roi étant venus récompenser la trilogie entière. Vu sous l’angle d’un film d’introduction, de présentation, une analogie se dessine en filigrane, accentuant son caractère intimiste, où Arrakis se lit telle une métaphore du roman Dune. Source de toutes les convoitises, la planète a été maintes fois prise d’assaut, et les innombrables tentatives de colonisation se sont toujours soldées par des échecs. Lyet Kynes (Sharon Duncan-Brewster) déclare à Leto qu’elle est indomptable, et que ses mystères ne seront jamais totalement percés. Nombreux sont ceux à avoir voulu s’accaparer l’esprit du livre, à s’approprier sa richesse (tout comme l’épice du désert), sans succès. Partant de là, Paul apparaît tel un reflet de Villeneuve, son potentiel alter ego. Tous deux se questionnent sur leur héritage : son père Leto et son grand-père Paulus Atréides d’un côté, Frank Herbert, Alejandro Jodorowsky et David Lynch de l’autre. Il est donc aisé de percevoir en ce jeune homme qui refuse tout d’abord de s’impliquer dans un combat qui le dépasse, les hésitations d’un cinéaste qui s’applique à retranscrire une œuvre qui l’a toujours fasciné. Le long-métrage se clôt au moment où le héros est enfin prêt à embrasser son destin messianique, en est-il autant du réalisateur ? Doit-on y lire la prise en main définitive d’un univers par un auteur désormais libre, sûr de ses choix et de la vision qu’il souhaite apposer à sa seconde partie ? Les songes, élément moteur du dispositif narratif, induisant plusieurs niveaux de réalités, en plus de faire écho au précédent film du metteur en scène (l’ouvrage de Philip K. Dick qui inspira Blade Runner s’intitule d’ailleurs Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), soulèvent une problématique plus pragmatique. Si le succès en salles n’était pas au rendez-vous, aucune sequel ne pourrait voir le jour, la légende de Dune au cinéma demeurerait alors à l’état de rêve inachevé, à l’image des visions de Paul Atréides /Denis Villeneuve qui ne demandent pourtant qu’à devenir concrètes et s’incarner pleinement.

« Le dormeur doit se réveiller ». Frank Herbert, Dune.

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