C’est l’histoire d’un homme, c’est l’histoire d’un siècle : celui de Gabriel, petit bonhomme né au tournant de 1900 et qui deviendra opérateur Gaumont, toujours là où le monde s’écrit, jamais dans sa vie intime, fuyant le fantôme d’une sœur défunte qui l’a filmé tout jeune lors de ses premiers pas.

Et il y a Adrien, son petit-fils, qui tente à partir des archives et des souvenirs d’écrire son histoire, tandis qu’il se débat dans sa vie personnelle et professionnelle de journaliste techno.

24 fragments de vie, dans ce nouveau récit de Raphaël Meltz, « 24 fois la vérité », tout juste paru pour la rentrée littéraire aux stimulantes éditions du Tripode.

24 fois, 24 moments : aux dates et aux chiffres, Gabriel et l’Histoire du Siècle. Aux lettres et aux lieux, Adrien et le roman méta en train de se faire, tandis que le monde s’enfonce dans une bouillie de pixels et d’égocentrisme technologique, tandis qu’un ami ennuyeux et un peu rêveur tente de déterminer la date de la mort du cinéma avant d’abandonner par lassitude.

Au milieu : des petits riens et des fantômes.

Sarah Bernhardt, filmée en sa dernière demeure au père Lachaise, le roi de Serbie et son funèbre cortège à Marseille, Daladier la mine défaite, l’horreur de la guerre, les camps, André Malraux recevant son prix, Raoul Coutard et Godard, des bobines, des bobines, et un siècle qui s’écoule au rythme du couloir de la caméra.

Gabriel a quinze ans et pour ses quinze ans son père lui a offert une Pathé-Baby, la Pathé-Baby qui vient de sortir, qui succède à la Pathé-Kok, comment donner une idée du plaisir de la photographie animée, lorsqu’elle représente ceux que nous aimons le plus ? C’est le temps à moitié vaincu, notre propre vie défilant devant nous, c’est enfin le passé vivant. Une telle joie aujourd’hui est accessible à tous, Pathé-Baby vous la donne.

Est-il possible de parler de joie ? Gabriel aura toujours cette gravité que d’autres ne comprendront pas vraiment, sauf ceux qui ont partagé ça, une perte trop injuste, trop inattendue, trop absurde, toute perte est absurde mais certaines plus que d’autres — les autres quand ils riront avec Gabriel, quand ils riront énormément et le verront rire, ce qu’on appelle un fou rire, s’ils ont un peu de finesse ils verront au fond de son œil à lui, tout au fond mais ça se voit quand même si on veut voir, verront toujours cette froideur, cette distance au moment, à l’éclat de rire, à la fiesta, à l’ivresse, à la danse, à l’orgasme — il y aura toujours, en mémoire dans une pièce de son esprit, de son corps, il y aura toujours quelque chose qui ne sera pas entièrement relâché, abandonné, une forme de qui-vive, mais pas pour l’avenir, pas une inquiétude, un qui-vive au sens de la dualité entre une âme qui vive et une âme morte. Le poids de son âme morte sur ses épaules vivantes à lui.

 

Cela pourrait être agaçant, et il faut l’avouer, ca l’est régulièrement quand Meltz se regarder écrire, à la limite d’un ton fat si abhorré chez un Eric Vuillard (par exemple, et à qui l’on songe, dans cette manière de redonner souffle intime à l’histoire), organisant ces instants de monde comme des aquariums, ourlant ses phrases dans un regard satisfait et distant : « regardezzzzz, là, le monde qui se fait. Il est là, l’hommeeeee, perdu au milieu de la vague et il ne voit pas » (on résume).

Il est 15 h 50. L’avion est là : là dans le ciel, mais il ne se pose pas, il tourne, au sol personne ne s’en doute, mais Daladier a peur d’être conspué, le commandant de bord, Gaston Durmon, attend l’ordre de se poser, finalement l’ordre est donné, Durmon positionne le MB-220 dans l’axe de la piste, au sol Gabriel filme les officiels qui bavardent joyeusement et voilà l’avion qui se pose, qui s’avance lentement, les gardes républicains présentent les armes, la fanfare joue « Au champ », les ministres se pressent, ils aperçoivent le visage inquiet de Daladier derrière la fenêtre, Gabriel a fait pivoter la couronne avec quatre objectifs de sa caméra sur le téléobjectif, il filme ce visage silencieux derrière la vitre de l’avion, ce visage qui comprend que la foule l’acclame, Daladier se penche vers Alexis Léger et chuchote quelque chose que personne n’entend évidemment, quelque chose qui n’est pas « les cons » comme le dira Jean-Paul Sartre dans son roman Le Sursis, quelque chose qui est plutôt « ces gens sont fous ! » : il ouvre la porte et fait un maigre sourire. Gabriel voit bien, il n’est pas le seul, mais lui il voit et il filme, il voit que c’est un sourire factice, un sourire las, un sourire pour faire comme si, pour faire croire — et seule l’illusion collective des Français fera qu’ils ne le comprendront pas, ce sourire, seuls les mensonges des journaux qui célébreront Daladier et à travers lui la paix sauvée, seuls les montages glorieux ce soir des images tournées par Gabriel pour Pathé, mais aussi celles de Gaumont, celles d’Éclair, celles de British Movietone, celles d’Actualités Paramount, celles de la Fox, seules les capacités de trucage du montage pourront noyer l’abattement de Daladier dans les milliers de hourras des Parisiens venus l’attendre au même moment. Venus le célébrer : de toute sa vie Gabriel n’aura jamais entendu un nom propre répété autant de fois, Daladier ! Daladier ! Vive Daladier !, avec un enthousiasme, une énergie, un débordement comme une sorte d’orgasme de paix partagé par cinq cent mille personnes dans les rues, du Bourget jusqu’à Paris.

 

On se tend lorsqu’il frise le mépris quand il organise tout son personnage d’Adrien autour d’une forme masquée de haine de soi et des compromissions des petites gens (oh le méchant travail de journaliste numérique quand l’art attend là, juste derrière la porte).

On s’hérisse, pas loin de cette position poseuse, aussi, lorsqu’il qu’il se laisse aller à de lourds sous-entendus sur le sens profond de son roman (la faute à ces méta chapitres un peu pataud, digérant le récit par le commentaire), quand il navigue à vue dans les théories de l’image digérée par n’importe quel étudiant de cours de licence, professant, pontifiant et prenant le parti des anciens (insistant lourdement sur la mocheté absolue du numérique jusqu’à l’absurde), quand il écrit, trop, tout le temps, avec l’air satisfait et langoureux des faux génies.

On s’irrite, et c’est pourtant étrangement émouvant voire bouleversant par instants.

 

  • Mélancolie de l’instant, image-temps.

 

C’est qu’à force de pages, qu’à longueur de chapitres, vient se glisser, malgré tout et presque malgré lui, une forme de mélancolie puissante.

C’est que le véritable roman, menteur, saisit bien vite la vanité de son titre, issu lui aussi d’une phrase de poseur (le cinéma c’est 24 fois la vérité par seconde blablabla, le genre de phrase qui vaut moins 10 points sur n’importe quelle copie).

« Vérité », eldorado impossible à atteindre, vanité des vanités et projet prétentieux que semble incarner l’absurde quête d’Antonio, le fou de la mort du cinéma.
Encore moins le roman semble-t-il croire au mensonge de sa quatrième de couverture : de Gabriel, on ne saura finalement si peu, broyé par la marche d’un monde si grand, filmant plutôt que vivant, voyant plutôt que regardant.

 

Non, le livre, dans ce qu’il a de meilleur, se construit plutôt la dichotomie des tempo : à Gabriel un siècle, langoureux, suranné, technique. A Adrien, quelques mois, tout au plus, d’un monde absurde où tout change trop vite.

 

Antonio, si on arrivait à inventer une matrice, où on poserait les choses un peu comme ça :

 

lettre

téléphone fixe

film muet

Proust

Griffith

télégramme

téléphone portable

film parlant

Joyce

Welles

SMS

vidéoconférence

vidéo magnétique

Perec

Godard

tweet

facetime

vidéo numérique

Houellebecq

Viola

 

Et c’est, au fond, le temps, son unique sujet. Et nous.

Une seconde, un siècle. De l’ampleur d’un monde au minuscule d’une vie, de la durée d’une bobine 8 mm à celui d’un photon sur une plaque de cristaux liquides. C’est que, sous les éclats d’un siècle et d’un homme défunts, le roman raconte surtout l’histoire d’une histoire dématérialisée que l’on ne pourra pas raconter : la nôtre.

  • Nostalgie de l’instant

Le sous-texte, un peu tarte (vive l’argentique, on ne produit plus des photographies mais des images, les souvenirs s’effacent, on ne sait plus regarder, etc), se révèle touchant et, mis ainsi en scène, percutant. Comment donner de la valeur à l’image quand elle se vomit plus qu’elle ne se construit ? Comment faire récit avec une histoire qui se trace plutôt dans ce que l’on ne regarde pas ?

Comment faire histoire quand la mélancolie qui s’écrit n’est plus celle du passé mais de l’instant présent, vite, vite à fixer, pardon, à enregistrer ?

Je ne pouvais pas lui expliquer tout ça, si vite, avec si peu de réseau. La prochaine fois.

 

Accélération, Trop plein, jusqu’à l’aveuglement, comme regarder le soleil, pour celui qui rêve, un instant d’une cinémathèque des films fantômes. Pensée de vieux con, certes, mais qui vient troubler notre gargantuesque appétit morbide.

J’ai posé sur la grande table en bois de l’atelier d’un côté mon téléphone portable, un modèle avec trois objectifs vidéo à l’arrière, et de l’autre la Pathé-Baby de mon grand-père, à peine plus grande, nettement plus épaisse. Mon téléphone est tout neuf mais quelque chose ne va pas, ses trois objectifs me regardent comme trois yeux éteints, comme trois portes vers une numérisation possible d’un monde qui a besoin de regarder à trois fois pour croire voir. Baiser avec trois femmes en même temps pour se sentir bander. Regarder trois écrans en même temps pour ne pas perdre de temps. Avoir trois comptes en banque. Envoyer le même message sur trois réseaux sociaux différents (et ainsi de suite).

 

Comment faire sens, alors ? Par la transmission et par la valeur du fragment. Par le récit et par la forme : c’est l’unique réponse.

J’aime quand quelqu’un se perd dans ce qu’il a à dire, quand le fil qu’il avait au début n’est plus qu’une pelote embrouillée, une boule d’idées, de notions, et bientôt une forme noire, une sorte de trou, une aspiration de phrases, de concepts, tout a disparu il ne reste plus — plus rien d’autre — que le silence. Mais pas tout à fait.

 

La tendresse boutiquière de l’auteur pour les « grands » moments et « petits » métiers (opérateur, développement, actualités Pathé et Gaumont, etc), reconstitués et listés avec soin dans la naphtaline de leur disparition, se teinte alors de machinisme : l’homme et (est ?) son outil.

C’est quoi, produire une image ? Avec quel outil ? C’est quoi produire un récit ? Avec quel outil ?

Filmer-écrire : un cadre, toujours. C’est quoi, cadrer le monde ?

 

  • Elle, notre fantôme.

C’est pour cela que le livre, s’oriente (mais aurait-il pu en être autrement ?) vers un anéantissement à la fois horrible et douloureusement doux, hanté de plus en plus, page après page, traversant le monde jusqu’au moment où les images semblent s’écrire d’elles-mêmes (le 11/09, un matin de New York), s’éteignant doucement comme on ferme les yeux.

— Mais n’oubliez pas que ça fait longtemps maintenant que nous sommes au XXIe siècle.

 

Et dans un dernier geste de lutte, le même couloir, le même fantôme, l’image imparfaite qui imprime jusqu’à la couverture (magnifique) du roman : la sœur, là, à nouveau, au cœur des archives. La première image filmée, pour fixer celle qui sera manquante toute la vie.

A ce moment, le livre, qui en dit toujours trop, qui surligne jusqu’à l’aveuglement, est sublime.

Nos images, nos morts. Un couloir, d’une maison, d’une caméra : celui de nos absents, vibrants en silence dans l’immobilité de nos souvenirs en attendant la justesse imparfaite de nos regards.

 

Edition Le tripode, 280 pages, 20 euros. En librairie.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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