Comment expliquer qu’il nous arrive parfois de trouver le temps long devant le dernier film de Bruno Podalydès, lui qui avait su nous faire rire aux éclats avec les irrésistibles Dieu seul me voit (1997) ou plus récemment Bancs publics (2009) et Adieu Berthe, l’enterrement de mémé (2012) ? Tout se passe comme si la crise existentielle du personnage indécis de Comme un avion en venait à contaminer le film lui-même, qui esquisse des pistes sans les creuser vraiment. Optant moins pour le gag que l’humour doux-amer, une ironie légère où perce un certain désenchantement, Bruno Podalydès semble par moments avoir renoncé à la malice et à la truculence qui faisaient sa griffe. Même si sa formidable troupe d’acteurs et son art du dialogue continuent à faire mouche, en adoptant une tonalité plus sensible, le film devient  paradoxalement plus anodin.

Michel, infographiste d’une cinquantaine d’années, se plaît à collectionner livres et objets de la grande aventure de l’aéropostale. Doux rêveur, il s’imagine en aviateur de légende au guidon de sa moto, alors même que ses amis lui offrent un baptême en avion pour son anniversaire. On ne pouvait trouver cadeau plus contrariant pour quelqu’un qui n’est pas prêt à mettre sa passion à l’épreuve du réel. Mais en tombant par hasard sur un site proposant des kayaks, c’est le coup de foudre. Michel décide alors de s’acheter un superbe kayak en bois qu’il monte patiemment avant d’aller l’essayer clandestinement sur le toit de son immeuble. Sa femme, Rachel, interprétée par la rayonnante Sandrine Kiberlain, découvre le pot aux roses et encourage son mari à larguer les amarres. Michel prend son envol et, après quelques heures passées à pagayer sur une petite rivière, il fait escale pour la nuit près d’une charmante guinguette. Là, il rencontre Laetitia, la patronne, Mila, une jeune serveuse, et deux curieux habitués qui passent leur journée à bricoler tout en s’enivrant.

© Anne-Françoise Brillot – Why Not Productions

Velléitaire et peureux, Michel n’a rien d’un aventurier, et le décalage entre ses ambitions et sa personnalité est évidemment une source efficace de comique. Tout comme le personnage du père dans Liberté Oléron, celui de Comme un avion est rattrapé par un rêve de gosse. Cependant, là où Jacques Monot se révélait un père tyrannique et dangereux, notre héros est complètement inoffensif. Pour lui, le voyage commence dans le salon et cultiver l’évasion même en songe apparaît comme le moyen le plus sûr de retourner en enfance. Avec sa veste Mermoz, son chèche blanc et le guide des castors juniors en guise de viatique, le personnage est ridicule et attachant. Tous les ingrédients sont donc réunis pour susciter le rire et pourtant…

Le scénario a beau réserver quelques surprises, il reste trop ténu, et ce, dès son premier tiers peu dynamique, sorte de prélude au voyage en forme de portrait du héros, homme fatigué, coincé dans une vie de couple légèrement ronronnante. La suite ne parvient pas réellement à entraîner le spectateur dans les aventures d’un héros dont les enfantillages finissent par lasser. Omniprésent dans son film, devant comme derrière la caméra, Bruno Podalydès n’est pas forcément à la hauteur de son personnage et sa maladresse physique ne suffit pas à elle seule à amuser le spectateur. Si Podalydès a réussi à exploiter toute la potentialité poétique et comique du voyage immobile, qu’explorait déjà le joli Mobile-home de François Pirot (2012), il n’a pas su éviter l’écueil du manque de rythme. Le principe du voyage en kayak, traversée tranquille dans des eaux dormantes, invite certes à ralentir mais ne justifie pas que les situations se répètent indéfiniment : si le personnage tourne en rond et multiplie les faux départs, le film, lui, n’était pas obligé de faire du surplace.

© Anne-Françoise Brillot – Why Not Productions

Le casting de Comme un avion rachète heureusement cette sensation de répétition de séquences longuettes autour d’un même personnage. Sandrine Kiberlain est exceptionnelle dans le rôle de Rachel qui jette un regard mi attendri, mi amusé sur son mari. La scène où elle le découvre sur la terrasse de leur immeuble, harnaché avec la structure en bois de son kayak et lui demande s’il compte encore ramer sur ce toit longtemps est particulièrement savoureuse. On se réjouit de ce que la verve de Bruno Podalydès n’ait pas complètement disparu. Entendre Sandrine Kiberlain évoquer le fait d’être « ému sexuellement en touillant du céleri rémoulade » n’a pas de prix ! De même, l’apparition fugace de Pierre Arditi en pêcheur misanthrope et sa sublime insulte « kayaconnard » sont réjouissantes. Agnès Jaoui en propriétaire de guinguette et Vimala Pons en serveuse forment un duo réussi car contrasté : à la solidité de Laetitia, qui a perdu son mari mais garde les pieds sur terre, s’oppose la fragile Mila, éternelle amoureuse malchanceuse. Pour autant, Bruno Podalydès ne fait pas de ses personnages des caricatures et jette sur eux un regard plein d’humanité et de tendresse. C’est le cas du personnage incarné par Agnès Jaoui, qui, malgré son bon sens, sait aussi faire preuve d’imagination en amour à travers un usage tout à fait inédit des post-it. On serait d’ailleurs tenté de voir dans la patronne de cette buvette champêtre, située au beau milieu d’une île enchanteresse, une version bienveillante de la magicienne Circé. Et que dire de Michel Vuillermoz en Quasimodo bricoleur un peu cinglé ?

Le film vaut surtout pour sa qualité poétique et sa verve parfois fulgurante, comme en témoigne ce beau rêve où le kayak se voit pousser des ailes. Au-delà de son rôle au sein de l’action, chaque objet est envisagé comme source d’émerveillement et de jeu. Il en va ainsi du porte-clés anti-moustiques du personnage de Michel, minuscule bibelot propre à créer par son insupportable sifflement un désagrément colossal. C’est également parce que Podalydès travaille poétiquement ses personnages qu’il fait de Vimala Pons une jeune fille qui pleure dès qu’il se met à pleuvoir.  Libérant ponctuellement le film du carcan dans lequel il s’est enfermé, il reste heureusement cette poésie pour infuser le dialogue, les objets et les personnages. Sans elle, Comme un avion tombe souvent à plat et peine à décoller.

A propos de Sophie Yavari

1 comment

  1. Eleonore W

    Un film à aller voir sans attentes particulières au niveau de l’action… Bien que l’intrigue soit proche d’inexistante, les pointes d’humour et le paysage (l’île de la guinguette rappelle le jardin d’Eden…) en font une expérience plaisante ; il faut se laisser porter, comme le kayak de Michel par la rivière !

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