La redécouverte du premier long métrage de Boaz Yakin, grâce au travail précieux de Badlands,  ravive quelque peu la mémoire d’un courant cinématographique alors en vogue à la fin des années 80 et au début des années 90, le « Hood Film », un sous-genre urbain situé dans les ghettos afro-américains, mettant en lumière les conditions de vie précaires des classes populaires noires. Les œuvres les plus emblématiques du courant appartiennent pleinement à leur époque, que ce soit, parmi les plus connues, Do the Right Thing, Menace II Society ou Boyz n the Hood, puisant pour la plupart leur style et leurs influences chez des auteurs du Nouvel Hollywood comme Martin Scorsese, William Friedkin ou Francis Ford Coppola. Le destin de Fresh, sorti en France en juin 1994, est tout autre. Bien accueilli par la critique à sa sortie, le film a pourtant progressivement sombré dans l’oubli, pour des raisons qui, avec le recul, semblent assez évidentes. Contrairement aux films des frères Hughes et de John Singleton, celui de Boaz Yakin se révèle d’une sobriété exemplaire, se drapant dans une rigueur visuelle qui refuse tout débordement et effet spectaculaire. Yakin se permet, en tant que cinéaste extérieur à la communauté afro-américaine, de briser certaines conventions du genre : la surenchère de dialogues crus et ininterrompus, l’escalade graphique de la violence, une esthétique proche du clip et un montage agressif censé symboliser le chaos généré par les gangs. Plus étonnant encore, il se passe d’une bande-son rap, convention quasi obligatoire, préférant laisser Stewart Copeland créer une musique d’une étonnante douceur, contrepoint idéal au sujet, mêlant guitares acoustiques, percussions délicates, clarinette et orchestrations légères.

Fresh | Quinzaine des cinéastes

Copyright Badlands

Cette approche épurée permet surtout de mieux se laisser happer par une narration sinueuse et subtile, ce qui peut surprendre de la part d’un jeune cinéaste qui n’avait jusque-là pour principaux faits d’armes que l’écriture de Punisher et de La Relève, films éminemment sympathiques mais qui ne brillent pas par la profondeur de leur scénario. Boaz Yakin suit, dès les premiers plans, le parcours de Michael, surnommé Fresh, un jeune Noir de 12 ans, fil rouge d’une intrigue très intelligemment menée. Débrouillard et observateur, il est un peu le garçon à tout faire du quartier, menant ainsi une sorte de double vie. Il écoule de la drogue tout en allant chaque jour à l’école. Dès qu’il a un moment de libre, il s’échappe et retrouve en cachette son père, devenu plus ou moins SDF, qui lui enseigne les échecs. Un drame sanglant va bouleverser sa vision de la vie et le pousser à mettre en place un véritable stratagème pour s’en sortir. De la théorie à la pratique, les leçons d’échecs lui permettent d’analyser et d’anticiper chaque situation, avec toujours une longueur d’avance sur ceux qui se croient plus malins que lui.

Boaz Yakin's Fresh (1994) starring Sean Nelson — Sleeping All Day

La manière dont le réalisateur déplace les enjeux, ou plutôt les recentre progressivement, témoigne d’une grande adresse narrative. Éléments périphériques au départ, au même titre que le basket, les échecs deviennent un motif déterminant dans la construction et la résolution de l’intrigue. C’est aussi l’une des limites du film : le jeu devient une métaphore un peu trop explicite du cheminement de Fresh. En effet, les parties d’échecs avec son père déroulent un discours théorique dont le film aurait pu faire l’économie. Elles agissent comme un commentaire du parcours de l’adolescent, qui ne va cesser, au gré de ses rencontres, d’observer et de déchiffrer les situations, de scruter les comportements des uns et des autres pour en tirer profit, quitte à semer la destruction autour de lui. Le mystère qui entoure la personnalité du personnage central est ainsi quelque peu éventé au bout d’une heure par cette approche analytique. En explicitant ses intentions à un moment clé, le réalisateur ne fait pas assez confiance au spectateur. C’est dommage, car le film n’avait pas besoin de cette lisibilité, d’autant que l’on perçoit combien l’intrigue puise – consciemment ou non – dans le fabuleux roman noir de Dashiell Hammett, Moisson Rouge, dont elle reprend les grandes lignes et certains motifs.

FRESH [BLURAY] – LE CHAT QUI FUME

Ce classique de la littérature américaineç a d’ailleurs inspiré de nombreux films, à commencer par le génial Miller’s Crossing. Comme le personnage incarné par Gabriel Byrne dans le film des frères Coen, Fresh tire les ficelles de part et d’autre afin de pousser les membres d’un réseau criminel à s’entretuer. Dans cette coproduction franco-américaine, Boaz Yakin a également la bonne idée de prendre son temps, de filmer des lieux, des interactions familiales ou encore des scènes de classe que l’on voit rarement dans ce type de cinéma, souvent trop attaché à l’action pure. Les temps morts dessinent en creux une humanité, une faune émouvante, victime d’un environnement hostile. Les rares scènes de violence, qui arrivent sans crier gare, sont filmées hors champ, ce qui n’a rien d’hypocrite mais participe au contraire à la logique d’une mise en scène discrète et élégante, attentive à ce qui nous échappe habituellement : le regard choqué des témoins lors d’une fusillade en pleine rue. Dans un premier temps, cette faune est captée sur le vif, avec un regard quasi documentariste évoquant les meilleurs films de John Sayles. Puis progressivement, l’approche naturaliste se consume, contaminée par une fiction aux allures de tragédie ironique, jusqu’à ce final bouleversant où Fresh, enfin libéré au prix de lourds sacrifices, s’effondre devant son père. Et l’on se dit qu’il était temps qu’il pleure, soulageant un spectateur terrifié par le sang froid de ce jeune garçon qui a grandi trop vite. Magnifique.

Badlands, fidèle à sa rigueur, fait les choses bien entre un livret passionnant avec une analyse de Nathan Renaud et le storyboards de Boaz Yakin et Erez Yakin, une interview du réalisateur et une présentation du film par Aurélien Chapuis. Soutenons un éditeur qui préfère la qualité à la quantité, ce qui est finalement raccord avec le film proposé.

 

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