Petit paradoxe piquant : alors qu’il vient juste de publier dans sa collection « Marest bis » un ouvrage très universitaire de Gabriel Bortzmeyer, Pierre-Julien Marest adopte, dans son essai sur Robert Aldrich, une manière d’écrire sur le cinéma radicalement opposées aux préceptes de Parler d’un film. Et puisqu’il a sous-titré son ouvrage « le dynamiteur », il s’agit aussi de faire voler en éclats les codes de la monographie, de dépoussiérer les approches traditionnelles de l’essai de cinéma. Ce faisant, l’auteur use de ce que les situationnistes (René Viénet est cité à plusieurs reprises) appelaient la « subjectivité radicale », détourne les codes de l’analyse filmique au profit de digressions, de courts-circuits temporels (l’œuvre n’est pas appréhendée de manière chronologique), de bouquets d’impressions et d’effets de télescopage parfois stupéfiants. Pierre-Julien Marest n’aborde pas l’exercice en historien mais en monteur (un peu à la manière de Godard lorsqu’il réalise ses Histoire(s) du cinéma), adoptant à son compte la flamme libertaire d’Aldrich pour éclairer à la fois son œuvre et notre époque.
Qu’on ne se méprenne pas : la liberté totale de cet essai percutant ne signifie en aucun cas une absence de « sérieux » ou un manque de rigueur « scientifique » dans le regard porté sur les films. Au contraire, l’auteur prend bien soin d’apporter des éléments factuels, de rappeler un contexte historique et de s’appuyer sur des éléments concrets pour évoquer la geste aldrichienne. Puis c’est en tirant sur un fil que surgissent une multitude d’autres idées et que des liens se dessinent dans un copieux feu d’artifice.
Partant du précepte, édicté autrefois par Jean-Pierre Deloux, du « devoir de révolte » de l’artiste, Marest brosse le portrait d’un cinéaste en guerre contre son temps, contre les studios et contre son pays.
« Tout ce qu’on sait, c’est que Bob Aldrich est l’un des moralistes les plus étonnants, déconcertants et subversifs du siècle passé. Il prend les valeurs vantées par les sociétés dominantes, les retourne comme des crêpes, les déchire, en fait des boulettes qu’il jette au faciès de l’american dream. Robert Aldrich, c’est un Clint Eastwood en colère, la bave aux lèvres, comme pris par une rage de dénoncer l’absurdité de toutes les guerres, toujours, pour l’éternité. C’est un pacifiste outré, une âme pure baignant dans un monde pourri jusqu’à la moelle. »
De ses débuts d’assistant (notamment pour Losey, Polonsky ou encore Chaplin) à son ultime film (Deux filles au tapis), Aldrich n’a cessé de se fondre dans le moule hollywoodien tout en pervertissant les genres qu’il abordait, en leur insufflant une rage libertaire destructrice. Qu’il s’agisse d’En quatrième vitesse, modèle de film noir se terminant par une apocalypse nucléaire ou de ses films de guerre comme autant de cris contre l’abomination militariste, tous les films d’Aldrich sont marqués par le sceau de la subversion et de la lutte de l’individu pour sa propre survie (comme l’avait exprimé Claude Chabrol dans un très beau texte paru dans Positif). Cette ligne directrice (la rage destructrice du cinéaste) donne lieu à de nombreux apartés (contre la politique de Trump ou contre Bolloré), à un beau dialogue imaginaire entre Aldrich, Marvin et Cassavetes sur le tournage des Douze Salopards, à des réflexions sur la richesse et le désir de déroger, etc.
Le livre n’en est pas pour autant confus et l’auteur parvient à synthétiser de manière efficace les enjeux de l’œuvre d’Aldrich et sa richesse tout en conservant un ton et un style très personnels. C’est d’ailleurs amusant de voir à quel point cet essai se nourrit de références venues des (nombreux) livres que Marest a édités. Certaines paraissent aller de soi : Robert Aldrich est largement commenté dans l’ouvrage essentiel de Pascal Françaix Camp ! et il est facile de faire le lien entre Aldrich et Richard Fleischer (la filiation Les flics ne dorment pas la nuit et Bande de flics). Mais on trouvera également de nombreuses références à Hitchcock (auteur fétiche de la maison), Huston, Jonas Mekas, Soderbergh, Altman, Fincher, Berkeley ou encore Tennessee Williams… J’ai même la prétention d’avoir repéré un petit clin d’œil personnel avec une citation de Blier et des Valseuses ! Et lorsqu’il n’évoque pas des metteurs en scène distingués dans ses collections, Pierre-Julien Marest rend hommage à ses auteurs par des anecdotes (Viénet, Rondepierre) ou en citant leurs films (La Tour de Nesle de Noël Herpe). Là encore, ces citations pourraient paraître superflues mais s’intègrent dans un ensemble aussi libre que foutraque, qui n’entend pas suivre les rails tout tracés de la dissertation académique. Et cette forme rebelle et vagabonde devient un écrin parfait pour un éloge incandescent d’un grand cinéaste un peu oublié.
Gageons que grâce à Pierre-Julien Marest, l’œuvre d’Aldrich regagnera les galons (si j’ose dire !) qu’elle mérite…
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Robert Aldrich, le dynamiteur (2026) de Pierre-Julien Marest
Collection : Marest bis n°7
ISBN : 979-10-96333-91-0
191 pages, 9 €
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