Après une nouvelle vague au cours des années 70 et 80 qui voit émerger des figures telles que Peter Weir (Pique-nique à Hanging Rock) ou George Miller (Mad Max), le cinéma venu d’Australie acquiert une visibilité inédite à l’international. L’industrie demeure toutefois fragile et dépendante de « succès surprises », à l’image de Crocodile Dundee. Tandis que ce sont en partie des cinéastes affiliés au cinéma de genre qui ont contribué à faire connaître ses talents hors des frontières du pays, les années 90 amorcent un changement de visage et une diversification du paysage cinématographique australien. Le très stylisé coup d’essai de Baz Luhrmann, Ballroom Dancing, avec son esthétique kitsch assumée, constitue l’un des films emblématiques de cette génération émergente, mais il n’est pas le seul. Moins connu, le drame Proof de Jocelyne Moorhouse, avec notamment Hugo Weaving et Russell Crowe, sorti l’année précédente, avait fait l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et obtenu une mention spéciale de la Caméra d’or. On suit Martin, un jeune aveugle qui passe son temps à prendre des photographies avant de demander à d’autres personnes de les lui décrire. Il rencontre ainsi un autre jeune homme, Andy, avec qui il noue une amitié passionnée. Le générique de ce premier long-métrage attire l’attention : au poste de réalisateur de seconde équipe figure en effet un certain P. J. Hogan. Auteur de plusieurs courts-métrages, ce dernier passe à son tour au format long en 1994 avec Muriel, produit par une certaine Jocelyne Moorhouse.

Muriel © BubbelPopMandatory Credit: Photo by Moviestore/Shutterstock (1583532a)
Muriel’s Wedding, Toni Collette
Film and Television
Pour son galop d’essai, que Hogan reconnaît volontiers comme inspiré de sa propre expérience, le cinéaste emprunte une voie sensiblement différente de celle de Baz Luhrmann. Là où Ballroom Dancing fait de l’exubérance visuelle et du spectacle un principe esthétique, Muriel investit les codes de la comédie populaire pour observer, derrière son apparente légèreté, le conformisme social et les aspirations d’une jeune femme en marge de son environnement. Il assume un ancrage profondément local (dans ses personnages, ses décors suburbains et les normes sociales qu’il met en scène), mais sa forme et ses thèmes lui permettent de dépasser ce cadre national. Muriel participe ainsi d’une nouvelle manière pour le cinéma australien de s’adresser à un public international : en transformant des expériences sociales et intimes très situées en récits susceptibles de trouver un écho bien au-delà de ses frontières. C’est ce qui s’est produit avec un succès en Australie, mais aussi aux États-Unis et en France (près de 500 000 entrées). Le film a également séduit la critique et reçoit par la suite de nombreuses nominations et récompenses dans différents festivals et cérémonies. Trente ans plus tard, l’éditeur BubbelPop le propose pour la France en 4K UHD et en Blu-ray accompagnés d’un livret de soixante pages et du livre de mariage, le tout réuni dans un Mediabook. Il existe également une édition Collector disponible en exclusivité à la Fnac avec quelques goodies supplémentaires tels qu’un faire-part de mariage et quatre photos.

Muriel © BubbelPop
Muriel (Toni Collette), une jeune femme solitaire vivant dans une petite ville australienne étouffante, rêve d’échapper à sa vie médiocre grâce au mariage. Après une série de mensonges et de désillusions, elle part à Sydney où elle tente de se réinventer. Mais ce chemin chaotique va surtout l’amener à découvrir l’amitié et à trouver enfin sa propre place.
Chapitré à chaque acte, à la manière d’un livre ou plutôt d’une pièce de théâtre, Muriel s’ouvre sur des couleurs pop en trompe-l’œil. La cruauté et la méchanceté de rigueur dès les premiers dialogues instaurent une certaine noirceur en rupture immédiate avec cet écrin pastel. L’héroïne est marginalisée et dénigrée par les autres filles. Elle détonne dans le décor avant d’être arrêtée en plein mariage (elle a volé la robe qu’elle porte), induisant une liberté paradoxale et une propension à s’affranchir des normes qui l’entourent. Bienvenue à Porpoise Spit, station balnéaire fictive en Australie. Son père, conseiller politique local qui ressasse son prétendu passé glorieux (il a failli être député), semble incarner à lui seul la déliquescence de cette petite communauté corrompue et sans perspective. Les anecdotes autobiographiques qui parsèment le film nourrissent une peinture acide, à la fois caricaturale et authentique. Chaque personnage semble tiré d’une réalité à peine altérée pour les besoins de la fiction, avec une vérité palpable qui rend leurs excès étonnamment crédibles. De la famille du protagoniste à ses futures ex-amies, les traits de caractère éclatent dès leurs premières apparitions avec un certain mordant.

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Humiliations publiques et rêveries secrètes se côtoient, à l’instar de cette chambre parsemée de posters dont la visite est guidée par la musique d’ABBA. Plusieurs titres du groupe suédois figurent sur la bande originale. Ils accompagnent et pimentent le quotidien d’une héroïne roublarde, rejetée lorsqu’elle se montre authentique et qui tente de s’inventer un monde pour être acceptée. Dans ce déluge de méchanceté et de mesquinerie, une chorégraphie aux airs de moments de grâce scelle simultanément une amitié salvatrice et la rencontre décisive avec Rhonda (Rachel Griffiths). Cette ouverture positive amorce plusieurs changements : géographiques tout d’abord, avec un saut dans le temps et un départ pour Sydney, mais aussi physiques, avec un nouveau look et une nouvelle coiffure. Muriel réapparaît également sous un nouveau prénom : Mariel. Elle travaille désormais et est indépendante, une émancipation rendue possible par le vol de plusieurs milliers de dollars à son propre père. Cette évolution de statut et cette nouvelle vie aux airs de revanche sociale ont quelque chose de paradoxal. C’est au prix de mensonges et de délits qu’elle a pu en partie se défaire de l’environnement toxique dans lequel elle évoluait. Elle a désormais une amie véritable et même un premier rendez-vous. « Ma vie est aussi bien qu’une chanson d’ABBA » dit-elle, comme si ces rêves secrets de petite fille étaient en train de s’accomplir. Le film fait ainsi de la représentation une seconde nature : Muriel se transforme pour se rapprocher de l’image idéale qu’elle s’est fabriquée.

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Muriel est l’histoire d’un personnage marginal qui cherche à se conformer pour parvenir à s’intégrer. Elle essaye de produire une image d’elle-même susceptible d’être aimée par les autres. Elle a intériorisé ce regard qui la rejette pour tenter de devenir celle qu’elle croit devoir être. Muriel ne ment pas seulement à son entourage, elle se raconte une histoire sur elle-même. Son itinéraire met ainsi à mal ce conformisme et son absurdité, tandis que se dessine un récit d’apprentissage déformé entre évasion du réel et rappels brutaux de ce dernier. Son bonheur à Sydney est contrarié par une tragique nouvelle concernant Rhonda. Son objectif ultime (le mariage) est lui-même élaboré comme un simulacre : d’abord à travers les photos d’essayage de robes, puis avec une noce arrangée. La cérémonie constitue, dans son environnement, la principale preuve de réussite sociale proposée aux jeunes femmes. Les filles qui l’entourent sont évaluées en fonction de leur apparence, de leur popularité et de leur capacité à trouver un mari. Elle évolue ainsi désormais dans un monde partiellement factice, après avoir été confrontée à la violence de la réalité à de multiples reprises. Mais ce bonheur de façade ne soulage que temporairement : sa revanche a un goût amer. À force de vouloir devenir quelqu’un, elle perd ce qu’elle avait de plus authentique, à commencer par son amitié avec Rhonda, qui lui a offert ce que les autres lui ont refusé : une relation qui ne repose ni sur l’apparence ni sur la conformité, dans laquelle Muriel peut enfin être elle-même. Leur séparation constitue bien davantage qu’une péripétie sentimentale : en cherchant à devenir quelqu’un, Muriel renonce momentanément à celle auprès de laquelle elle n’avait pas besoin de jouer un rôle. Elle s’est construite en se trahissant et ne tarde pas à subir le contrecoup de cette métamorphose. Elle a appris à mesurer sa propre valeur à travers des critères qui la condamnaient d’avance. Le dernier acte, qui prend des airs de retour à la case départ, traduit cette évolution. Muriel revient à Porpoise Spit, mais elle n’est plus celle qui en était partie : cette fois, il ne s’agit plus de subir, mais de s’affirmer. Après s’être longtemps cherchée à travers les images et la fiction, elle semble avoir trouvé sa propre place. Celle qui n’avait vécu que par le fantasme est désormais prête à renoncer à l’image qu’elle voulait donner d’elle-même et, mieux encore, à se construire en dehors du regard des autres. La pancarte (« Vous quittez Porpoise Spit. Vous nous manquez déjà »), qui est visible dans l’image finale, ajoute un dernier soupçon d’ironie à un parcours chaotique et coloré, mais aussi et surtout puissamment incarné, qui s’achève sur une forme de délivrance.

Film de détails et de personnages, Muriel doit une partie de son charme, de son culte et de son aura à son interprète Toni Collette, qui s’est révélée au monde avec cette composition sensible et délurée, pleine d’aplomb et de fragilité. Comédienne phénoménale, elle fait constamment coexister le grotesque et la vulnérabilité : Muriel peut être ridicule dans une scène et bouleversante dans la suivante, sans que le long-métrage ne cesse jamais de prendre son personnage au sérieux. Face à elle, on retrouve Rachel Griffiths (Six Feet Under) et dans le rôle du père, Bill Hunter, remarqué la même année dans Priscilla Folle du désert. À ce casting délicieux, s’ajoute une science du kitsch souvent jubilatoire dans la scénographie et les décors, le tout pimenté de répliques tranchantes. Ces éléments participent d’une mise en scène plus intuitive qu’inventive (si l’on compare par exemple à la virtuosité clinquante d’un Baz Luhrmann), qui entend avant tout harmoniser les différentes facettes esthétiques et narratives du film, l’emballer avec rythme et justesse, sans se substituer aux personnages ou au récit. Cette simplicité nourrit une sorte de mauvais esprit débordant de tendresse derrière la méchanceté qui fera également la réussite du film suivant de P.J. Hogan : Le Mariage de mon meilleur ami. Outre le fait de redonner au film son éclat et un coup de jeune, l’édition proposée par BubbelPop permet de l’approfondir à la faveur de nombreux suppléments parmi lesquels un échange d’une quarantaine de minutes avec P.J. Hogan et Jocelyne Moorhouse mais aussi une analyse avec le journaliste musical Olivier Cachin. Ce dernier revient notamment sur la place particulière qu’occupe ABBA dans la pop culture jusque-là principalement anglo-saxonne. Il révèle également qu’en cas d’échec pour obtenir les droits d’auteur, ce sont les Village People qui avaient été envisagés pour accompagner la bande originale de la vie de Muriel. Outre ces suppléments exclusifs, d’autres bonus d’époque sont repris tels que ces interviews de Toni Collette et Rachel Griffiths ou encore de Bill Hunter. La copie soignée donne l’opportunité de revoir Muriel dans des conditions optimales et de remettre le film à son endroit : celui d’une comédie populaire aux accents sociaux, loin des standards américains, qui revendique fièrement son identité. Le poids des années n’est pas venu entacher cette singularité.
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