Quelles étincelles peuvent produire la rencontre entre deux mégalos, chacun dans un registre spécifique ? D’un côté, Alejandro González Iñárritu incarne la vitrine d’un cinéma d’auteur boursouflé à l’assaut des plus grands festivals, pour le meilleur et pour le pire, avec souvent une grande maîtrise technique et narrative au service de démonstrations virtuoses mais peu subtiles, à l’image du plan-séquence unique de Birdman ou The Revenant, remake pénible du très beau Le Convoi sauvage de Richard C. Sarafian. Et de l’autre côté de la sphère médiatique, la star Tom Cruise, fatiguée de jouer le même personnage à l’infini, c’est-à-dire lui-même, ou plutôt ce qu’il pense incarner aux yeux du public. Conscient que ses exploits acrobatiques de la série Mission: Impossible sont derrière lui, il sait que sa carrière doit prendre une direction différente. Cette association, sans trop de surprise, n’a rien de contre-nature, paraissant même presque évidente. Presque trop, pourrait-on avancer, laissant craindre un monument d’ego-trip, surtout si l’on n’est pas des inconditionnels de ces deux figures majeures du cinéma contemporain, quoi qu’on en pense. Digger est né de cette « fusion » pour un résultat contrasté, parabole politique à la fois indigeste et passionnante, drôle et sinistre, dont on ne sait pas toujours par quel bout la prendre.

Digger : Photo Tom Cruise

Copyright Warner Bros.

Tom Cruise incarne Digger Rockwell, richissime magnat du pétrole dont les décisions provoquent une catastrophe environnementale susceptible de bouleverser une partie de la planète. Un gigantesque bloc de glace, séparé du Groenland, se dirige droit vers l’Europe et pourrait causer des millions de morts. Dès lors, Digger se met en tête d’être celui qui va sauver l’humanité. Le film d’Iñárritu rejoue avec une emphase qui vire à l’épuisement, sur un mode satirique, tous les tropes du film catastrophe classique, sauf qu’ici tout est hypertrophié, exagéré, avec une galerie d’antagonistes hystériques tous plus imbuvables les uns que les autres. À commencer par le personnage éponyme, Digger, plus intéressé par le sort de son chat de 38 ans (ce qui lui fait 266 ans en multipliant par 7) que par celui de ses compatriotes et de la planète. N’oublions pas – via un numéro génial de John Goodman – le pathétique président de la République, croisement bien pensé – et assez malin pour ne pas prendre directement position – entre Joe Biden pour la sénilité et Donald Trump pour la folie. Mais l mécanique grippe dans ce pamphlet géopolitique, aux coutures trop artificielles pour convaincre réellement, éloigné d’un réel pas si improbable. On a du mal à croire à ces pantins qui s’agitent, à ces dialogues littéraires débités à un rythme survolté, à ces décors en carton-pâte. La raison est simple et effectivement d’une logique implacable. Un dispositif un peu poussiéreux est au cœur même du projet, via un twist que l’on peut quand même devancer facilement (SPOILER : ne lisez pas la suite si vous ne voulez pas vous faire divulgacher l’histoire).

Digger: Tom Cruise

Copyright Warner Bros.

Rapidement, le pot aux roses est dévoilé après un gag très amusant (l’arbre qui s’effondre) : on assiste à une pièce de théâtre dotée de moyens pharaoniques qui se déroule devant nos yeux. Dès lors, Digger mute en une sorte de réflexion convenue, sur le vrai et le faux, la réalité et la fiction, la scène et les coulisses, dans une forme quasi brechtienne, déjà présente dans Birdman, qui comporte beaucoup de similitudes. Évoquer l’avenir de la planète à travers le prisme de la création n’a rien de particulièrement original, mais cette satire ne manque ni de panache ni de dinguerie, déployant une esthétique baroque qui évoque autant Terry Gilliam que Federico Fellini. Des références écrasantes, surtout pour le deuxième, qui placent quand même le cinéaste, par son côté « bourrin », nettement en dessous. Amateur de grandiloquence et de mise en abyme forcée, vous allez être servi. Les autres, eux, vont souffrir devant cette superproduction indigeste et peu aimable, qui parvient à dire des vérités bien senties que nos oreilles n’ont pas envie d’entendre, notamment en ce qui concerne la responsabilité collective des individus dans l’effondrement de la Terre. D’autant que le film a été tourné en VistaVision, format autrefois utilisé pour les grands spectacles hollywoodiens des années 50 et récemment remis au goût du jour avec The Brutalist. Iñárritu joue sur le contraste entre le devenir d’un monde en perdition et le comportement dérisoire de personnages tous plus grotesques les uns que les autres. Ce gigantesque spectacle son et lumière, porté par des décors somptueux et des images magnifiques, oscille ainsi constamment entre fascination et exaspération. La mise à distance induite par le concept n’est pas tout à fait à la hauteur de son sujet, mais justifie certains partis pris, à commencer par la direction d’acteurs en surjeu constant.

Digger », d'Alejandro Gonzalez Iñarritu : Tom Cruise en vieillard  misanthrope et obscène

Copyright Warner Bros.

Et donc Tom Cruise, dans tout ce chaos nihiliste ? Plutôt que de chercher à dissimuler son âge, il accélère le processus, se vieillissant et se ridiculisant sciemment. Gigantesque exercice d’autocélébration masochiste qui, finalement, en revient presque au même : il faut toujours qu’il soit au centre de l’écran. Si vous aimez les cabotins, vous allez jubiler. Il en fait des tonnes, mais il faut bien avouer qu’il est très convaincant dans le rôle de ce magnat de la finance qui n’a jamais servi que lui-même. Ce n’est guère gênant car, lorsqu’il redevient l’acteur qui joue Digger, il est étonnamment sobre et discret, validant les excès et les diatribes de son personnage sur scène. Cette farce apocalyptique, très bavarde, qui se présente comme une comédie satirique, avec des éléments de dystopie, marche sur les traces de Docteur Folamour, déroulant un humour inquiet plus terrifiant qu’hilarant. Ce ne pourrait être qu’un produit cynique si elle n’était rattrapée par sa fin tragique, qui donne tout son sens à ce drôle d’objet, finalement plus profond qu’il n’en a l’air. Et l’on saura gré à Alejandro G. Iñárritu, derrière toute cette démesure, de ne pas être déconnecté du monde et de partager nos angoisses quant à l’avenir de l’humanité, et personnellement sans le surplomb dans la posture que lui attribue une partie de la critique.

 

 

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