Sorti quatre ans après Journal Intime (Caro Diario), Aprile en est à la fois la continuité et l’envers. Nanni Moretti y poursuit d’une part sa nouvelle veine autofictionnelle « directe » – il se présente désormais en tant que lui-même et non plus l’alter-ego de ses débuts (Michele Apicella), dans un rapport devenu très tenu entre sa propre vie et la distance induite par le processus cinématographique – tout en abandonnant les déambulations buissonnières, en Vespa dans Rome ou d’un bateau-taxi à l’autre entre deux îles éoliennes, qui occupaient deux bons tiers du long-métrage précédent.

Et pour cause, l’heure est grave : rivé à la télévision parentale, il assiste, consterné, à la victoire de Silvio Berlusconi aux élections législatives de mars 1994. Champ sur le poste cathodique qui diffuse la déclaration obséquieuse d’un présentateur envers son patron devenu premier ministre, en contrechamp, Moretti s’apprête à fumer un joint démesuré comme pour se détourner de la pesanteur du moment. L’absurde serait-il parfois la meilleure des réponses, la seule qui vaille ? (sur l’usage de l’outrance dimensionnelle érigée en catharsis, on se rappelle immédiatement du pot de pâte à tartiner gargantuesque de Bianca, quinze ans plus tôt). Non seulement l’Italie va mal, et en artiste engagé Moretti se sent le devoir d’agir – tourner un documentaire sur la situation politique – mais avec le succès international glané par Journal Intime, il a été depuis intronisé par la critique étrangère comme [seul] héritier du grand cinéma d’auteur italien et ce statut ne saurait lui convenir, encore moins le rassurer. D’autant qu’un vieux projet de film musical et historique refait surface : l’histoire d’un pâtissier trotskiste qui se déroulerait en plein stalinisme.

© StudioCanal – Malavida

Cut. Une ellipse nous transporte en avril 1996, un nouveau scrutin laisse espérer un changement politique, Moretti travaille toujours sur son documentaire qui peine à se concrétiser, mais surtout, sa compagne Silvia et lui attendent leur premier enfant… Plutôt que de traiter chaque fil de manière indépendante (ce qui était un peu le principe structurel de Journal Intime), le cinéaste décide de les entremêler jusqu’à obtenir une juxtaposition surréaliste, prise dans un montage très resserré (moins d’une heure vingt de métrage) et, en cela, proche de ses premières œuvres (Ecce Bombo, Sogni d’Oro) où une idée formulée en chassait automatiquement une autre. Pour préciser cette systématisation du coq-à-l’âne qu’Aprile réactive, plus le passage en acte de celle-ci semble ardemment souhaitée et plus elle sera rapidement abandonnée, à l’image de toutes ces lettres incendiaires rédigées et soigneusement accumulées, car jamais envoyées à leur destinataire, qui font l’objet d’une de ses nombreuses saynètes dont le natif du Trentin a le secret. Si, tel un mauvais génie sortant régulièrement de sa lampe/télévision, on entend Berlusconi reprendre à son compte une vieille formule de la démagogie politique opposant « ceux qui travaillent » à « ceux qui bavardent », elle n’en problématise pas moins la situation du personnage-cinéaste, pour lequel les tergiversations névrotiques – qu’il expose avec malice film après film – constituent le noyau de l’élaboration créative, souvent traduit à l’écran par une tendance à l'(auto)empêchement, fort incompatible a priori, avec l’engagement actif.

© StudioCanal – Malavida

Chez Moretti, toute action appelée de ses vœux se retrouve ainsi, dans le meilleur des cas, reportée. L’explication première en serait la fin des illusions politiques : tous les partis, les voix, les plumes finissent peu ou prou par se valoir (dans Aprile, il se demande où as bien pu passer la gauche à force de compromis avec d’autres formations politiques), auquel s’ajoute, sûrement plus profondément encore, son incapacité chronique à embrasser de plain-pied un projet collectif. Cette dernière est évidente lorsque l’on repense au titre de son premier film par lequel il annonçait, avec une pointe de facétie : Je suis un autarcique (1976). Dans Journal Intime, il avouait par exemple préférer appartenir à une petite minorité plutôt qu’à la majorité, cette fois, dans Aprile, c’est la difficulté d’être « pour », tandis que rester « contre » offrirait davantage de confort, qui est constatée.

Ce qui va, malgré tout, changer indéniablement la donne dans ce huitième long-métrage, c’est l’arrivée de l’enfant (Pietro), qui prend rapidement le pas sur toutes autres considérations. Sans doute par le fait qu’elle établit justement des liens avec autrui dont la nature exclue toute forme d’intermittence prolongée, fixe un centre, ou plutôt un prisme par lequel les autres composantes, sans disparaitre – loin de là -, deviennent dépendantes ; voir la séquence drolatique où Moretti s’inquiète du mauvais film que sa femme enceinte et lui viennent d’aller voir au cinéma dans la mesure où il pourrait avoir des répercussions sur le développement intellectuel de leur fils pas encore né. Ce bouleversement agit non seulement sur sa perception de l’état du monde, matérialisant évidemment un futur redevenu possible malgré les angoisses qu’il génère, mais travaille également à rebours de schémas anciens, comme lorsque Nanni-personnage évoque sa propre enfance avec sa mère, dans un échange apaisé qui tranche avec les engueulades familiales du temps de ses premiers films.

© StudioCanal – Malavida

Disons-le tout net, le film s’accorde fièrement le droit d’être tendre et joyeux, quand bien même le fond de l’air serait triste. D’une joie qui n’empêche pas la lucidité : alors qu’une coalition de centre-gauche remporte finalement le fameux scrutin législatif de 1996 et que des badauds galvanisés par la victoire apostrophent Moretti, celui-ci préfère leur répondre par le poids du bébé (quatre kilos deux cents), signe d’une part, qu’en politique, le « succès » demeure souvent de courte durée, et de l’autre, que son esprit a mieux fait d’être ailleurs, ne peut s’engager que sur une voie moins frontale, indépendante, où sa subjectivité s’avèrera plus féconde (et, en quelque sort, plus efficace). Bien que, comme nous le répétons, la paternité y occupe une place de choix, Aprile prolonge et affine parallèlement le style inimitable de son auteur. En autres, cette propension à mettre sur un même pied d’égalité certains thèmes de prédilection : cinéma, sport, politique, nourriture, rapports humains, etc., en clair, à unir le profane et le sacré, l’anecdotique et le solennel. Si tout sujet mérite d’être envisagé avec gravité, malgré sa futilité apparente, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille en conclure à une équivalence absolue des enjeux que chacun soulève. Au contraire, il s’agirait plutôt de se servir d’éléments prosaïques et individuels pour mettre en marche une poétisation de la vie qui dit finalement bien davantage que la somme de ses constituants et que Moretti fait encore une fois briller à l’occasion de quelques séquences d’anthologie : du listing exhaustif de titres de magazines débité devant un kiosque à journaux, au choix du prénom du futur enfant organisé comme le tableau d’une compétition sportive, sans oublier ce travelling arrière en plongée sur un immense collage de coupures de presse (l’aplat signifiant le nivellement, par le bas, du discours journalistique général) dans lequel le personnage finit astucieusement par se draper, offrant métaphoriquement relief et aspérité à une image qui devient, du même coup, « plus qu’elle-même ».

Dans un plan final, c’est de nouveau revêtu d’une étoffe incongrue qu’il chevauche sa vespa sous le soleil chatoyant d’un début de printemps qui le voit, finalement, reprendre le tournage de son musical historique entamé puis interrompu dans les premières séquences du film. Moretti réaffirme son adhésion à un parti, toujours le même, celui du cinéma.

© StudioCanal – Malavida

Avec la ressortie d’Aprile cet automne, un an tout juste après Palombella Rossa, Malavida Films s’engage dans une rétrospective « échelonnée » (Journal Intime est d’ores et déjà annoncé pour la rentrée 2027). L’actualité, chargée, du réalisateur dans l’Hexagone comprenait également une rétrospective au FEMA de La Rochelle en juin-juillet dernier, avant la sortie de son nouveau long-métrage, Succederà questa notte, annoncée pour fin 2026 / début 2027.

© StudioCanal – Malavida

Reprise (en salles) à partir du mercredi 30 septembre 2026.

Distribution : Malavida Films

 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Martin VAGNONI

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.