Le spectateur pourra considérer comme modeste Rêves de jeunesse, le nouveau film d’Alain Raoust (1). De par les moyens dont a manifestement disposés le cinéaste, et de par les ambitions créatives qui ont été les siennes. Mais ce type de simplicité ne signifie aucunement pauvreté – de forme et de contenu. Car l’œuvre d’Alain Raoust est traversée par une forte sensibilité. Celle de ses acteurs et personnages, la sienne et celle de ses collaborateurs – particulièrement la co-scénariste Cécile Vargaftig et la jeune chef-opératrice Lucie Baudinaud.

Une grande partie de l’action se déroule dans l’espace relativement circonscrit d’une déchetterie de campagne des Alpes-de-Hautes-Provence, entre Nice et Digne. La protagoniste, Salomé, arrive de la ville pour y travailler temporairement comme gardienne. En ce lieu, et en quelques uns de ses alentours, elle fait des rencontres importantes, qui vont infléchir son parcours personnel. Des rencontres qui sont parfois des retrouvailles, car elle avait séjourné dans la région une dizaine d’années auparavant.

Salomé fait la connaissance de Jessica, embarquée dans un jeu télévisé qui pourrait lui permettre de réaliser l’un de ses rêves, mais qui est régi par des règles impitoyables ; miroir aux alouettes dont elle a le plus grand mal à se détacher. Salomé retrouve Clément, qui par le passé était séduit par la sœur de l’héroïne, Aline. Salomé, elle, avait eu à ce moment-là une idylle avec Mathis, le frère de Clément, qui a été mortellement blessé par une grenade offensive tirée par la police dans son dos alors qu’il « zonait » dans une ZAD. Mathis est encore présent en cette déchetterie où il a été gardien lui aussi, juste avant que Salomé n’arrive. Un van, des affiches, des pochettes de disques, des livres, des vêtements témoignent de ses goûts et idées, de son passage, de son existence. Un magnétophone permet à ceux qui l’ont connu d’écouter sa voix. Ce qu’il y a enregistré sonne comme un journal intime…
Salomé, Clément et Jessica ont affaire à un ancien cycliste – campé par Jacques Bonnafé, dans un drôle de rôle qui aurait pu être interprété par un Jean Carmet – arrivé dans la déchetterie pour tenter de mettre fin à ses jours parce qu’il a perdu son travail, se sent un étranger en son monde, a fini par voter Front National.

Il y a une dimension militante dans Rêves de jeunesse. Des constats, des messages, des symboles politiques y sont faits, transmis, montrés. Des références critiques à l’actualité : l’un des noms du jeu auquel Jessica participe est « Premier de cordée ». Le macronisme qui plombe la France, le climat de violence régnant actuellement dans la société sont donc pointés du doigt. Des vêtements jaunes sont accrochés à des porte-manteaux du bureau de la déchetterie. Salomé porte d’ailleurs une salopette – forcément de cette couleur – pour travailler. Nous avons donc évidemment pensé aux Gilets Jaunes. À noter cependant qu’Alain Raoust explique dans un entretien avoir tourné son film en septembre 2018, avant que le mouvement ne commence : « Aucun gilet jaune en vue (…) » (2). La question du choix de voter lors d’élections ou du refus de le faire est évoquée, et pas seulement par le cycliste. L’aide apportée à des migrants qui tentent de passer d’Italie en France l’est également. Sur la barrière qui sert à bloquer l’entrée de la déchetterie est inscrit « Welcome Refugees ».
Mais il est question d’un temps qui dépasse les limites du présent quinquennat. Les circonstances de la mort de Mathis font penser à celles de Rémi Fraisse – zadiste mort lors d’une charge policière à Sivens, sous la Présidence de François Hollande. Cela dit, on revient immanquablement à 2019 : les événements récents de Nantes, la mort de Steve Maia Caniço accompagnent la sortie de Rêves de jeunesse. Preuve que rien ne change sous le soleil de l’Hexagone.

Jessica et Salomé (© Shellac Distribution)

La déchetterie est l’espace symbolique où les laissés-pour-compte, les pauvres et les réprouvés se retrouvent. Ceux que l’élite et la majorité silencieuse considèrent comme des rebuts. C’est clairement de la société française dont nous parle Alain Raoust : trois bennes servent à entreposer les déchets, et elles sont bleue, blanche et rouge (3). Le cycliste fait sa tentative de suicide vaine et comique dans la benne rouge – référence probable au vote populaire considéré comme s’étant depuis quelques années éloigné du Parti Communiste pour se diriger vers le Front National, et comme se dirigeant maintenant vers le Rassemblement National.
La déchetterie est un lieu d’enfermement – Salomé y est coincée pour des problèmes de logement. Mais c’est aussi un lieu de créativité – des sculptures ont été réalisées avec des objets de récupération et y sont entreposées. Et un lieu d’ouverture : au bout de quelques jours, Salomé ne ferme plus l’entrée avec la barrière ; et c’est à partir de que Jessica prendra le chemin de la liberté – après avoir détruit la balise qui la reliait au personnel du jeu télévisé et avoir donné un coup de tête à un jeune homme qui l’importunait et qu’elle prenait pour un organisateur dudit jeu.

Il y a donc des messages politiques dans Rêves de jeunesse. Mais pas un discours construit, clairement programmatique. Des messages distillés par touches, apparaissant épisodiquement à travers des sautes d’humeur et et questionnements. Mais c’est un peu comme un fil rouge dans une broderie. Et cette broderie faite de plusieurs fils, multicolores, c’est la vie de ces personnages qui se rencontrent, se rapprochent, savourent le paysage naturel. Cette broderie, c’est la vie de ce paysage auquel sont attentifs lesdits personnages et dont ils font partie.
Alain Raoust filme avec grande attention, avec une indéniable humanité les visages éblouis par le soleil d’été, découvrant avec émerveillement mais aussi gravité ce qui les entoure et qui est menacé – il est question d’écologie dans le film : la déchetterie est fondée sur le principe de l’économie circulaire. Les visages qui se regardent avec amour. De ce point de vue, les plans montrant la tête d’Inuk, la fidèle et candide chienne de Mathis, écoutant la voix de son maître, observant les amis de celui-ci sont très touchants. Inuk fait pleinement partie de la communauté formée au final par Salomé et Clément, Aline et son petit ami, Jessica.
Alain Raoust sait capter le bruit du vent dans les feuilles – ou dans un fûrin, carillon traditionnel japonais -, le clapotis de l’eau d’un lac, le piaillement des oiseaux et le chant des cigales et/ou des grillons. À la vue de certains plans, le cinéma de Jeff Nichols, celui de Mud (2012), nous est subrepticement venu à l’esprit.
Sont également remarquables la pudeur, la discrétion dont fait preuve le cinéaste quand il filme la peine de certains personnages : les pleurs de Jessica qui a parlé de sa triste vie et qui a chanté ses racines ; les larmes que retient le père de Clément et Mathis quand il vient récupérer des affaires de ce dernier à la déchetterie. Quand il représente le début de la liaison entre Salomé et Clément.
Alain Raoust sait trouver la bonne distance et faire faire à ses acteurs les gestes justes..

Cela dit, et à ce propos, on pourra être irrité par l’entrée en scène de Jessica. Le personnage est extraverti, maisl’actrice Estelle Meyer en fait trop à notre goût, a été poussée à trop en faire. Nous comprenons que ce surjeu sert à mettre en valeur le caractère introverti de la gardienne des lieux – servie, elle par une excellente Salomé Richard -, la capacité de Jessica à parfois parler non plus avec ses mains ou avec ses tics de langage, et en criant, mais avec son cœur et à voix basse. Le bon équilibre n’a cependant peut-être pas été trouvé.

Clément et Salomé (© Shallac Distribution)

Tous les personnages principaux ont un idéal de liberté qui les fera se retrouver à la toute fin du film aux marges de la société, en un refuge paisible, pour un temps limité – et en cela ils rendent hommage à Mathis qui lui aussi voulait prendre le large.
Mais chacun a son tempérament, sa vision de la société et des moyens à utiliser pour la changer. Chacun a sa manière positive de modifier son comportement grâce à ce que lui apporte l’autre. Jessica restera une combattante, mais en adoptant plutôt l’esprit zen des samouraïs – on l’a vu lire l’Hagakure (4). Clément a quelque chose d’un nihiliste russe, mais il a une aventure amoureuse avec cette belle brindille qu’est Salomé dont il ne se prive pas de critiquer les idées qui sont proches de celles de feu Mathis. Salomé est une contemplative. Elle a une conception pacifique de l’engagement politique, un peu à la mode hippie, mais, en suivant l’exemple de Jessica, elle finit par libérer sa colère trop longtemps retenue et donner un coup de tête à un jeune profiteur méprisant qui s’est installé dans l’appartement qu’elle partage avec Aline, dans la ville qu’elle retrouve après avoir quitté la déchetterie.
Même si la fin du film peut donner l’impression qu’une issue est trouvée – ce retrait dont nous venons de parler -, nous considérons que les personnages sont pris en tenaille entre le mal-être et la colère, la désillusion, le sentiment d’avoir vu leur jeunesse brûler, la certitude que tout finira par péter (5), et le désir de concorde et de paix intérieure, la quête de sens, l’utopie d’un monde meilleur (6).

Ah ! Il y a un dernier personnage qu’il ne faut pas oublier ! Une figure plutôt. La mascotte du film. La taupe. C’est en cet animal que Salomé et Aline se déguisent et se voient avancer dans la vie.
De jeunes taupes, certes, mais qui font penser à cette « vieille taupe » chère à Marx… celle qui creuse imperturbablement le tunnel menant à la Révolution.

 


Notes :

1) Sur le site d’Alain Raoust, des informations peuvent être obtenues concernant les films qu’il a réalisés, son parcours, sa démarche : http://alainraoust.com

2) Cf. Mehdi Omaïs, « Alain Raoust nous invite à une renaissance solaire avec Rêves de jeunesse », Journal des femmes, 26/07/19. https://www.journaldesfemmes.fr/loisirs/cinema/2550490-reves-de-jeunesse-alain-raoust-nous-invite-a-une-renaissance-solaire/?fbclid=IwAR1XWQpj_S3saIN1VGt1GKd2s5eLydr0wd2jW4tG2yRiQ1hztNOP_WeuGrM

3) Alain Raoust en fait mention lui-même dans une interview filmée. Cf. « Cannes 2019 : Rêves de Jeunesse – Alain Raoust : “C’est un le film sur la trame initiatique” », Première, 02/02019.
http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Cannes-2019-Reves-de-Jeunesse-Alain-Raoust-C-est-un-le-film-sur-la-trame-initiatique

4) «Hagakure» signifie « à l’ombre des feuilles ». C’est exactement que se posent les personnages à la fin de leur parcours filmique.

5) Cf. le clin d’œil indirect au groupe The Who, et direct au groupe Offspring, à travers l’inscription The Kids Aren’t Alright apparaissant sur les vestes portées par Salomé et de Mathis au temps de leur adolescence, et la possible référence à Macadam à deux voies (1971) de Monte Hellman lorsque la pellicule d’un film-souvenir montrant les deux personnages brûle.

6) Les références au rêve, à l’utopie ne manquent pas dans le Rêves de jeunesse – certains pourront considérer non sans raison que le film en comporte un peu trop. Elles passent principalement par les titres ou phrases inscrites sur les couvertures des livres : Alice au Pays des merveilles, un manifeste justement intitulé Utopia et proposant une phrase de Lewis Carroll…

Rêves de jeunesse a fait partie de la programmation de l’A.C.I.D. au Festival de Cannes 2019.

 

A propos de Enrique SEKNADJE

Laisser un commentaire