Le nouveau film d’Alain Gomis, Dao, dont le titre se réfère au concept taoïste d’un « mouvement perpétuel qui circule en toutes choses », est si fidèle à ce carton presque programmatique qui apparaît en début de film – par son ampleur, sa richesse, sa complexité qui semble couler de source – que l’étape obligée qui consiste à chercher une porte pour y faire entrer le lecteur de ces lignes en devient presque intimidante. Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est que quiconque a vu, il y a quatre ans, le dernier film en date du cinéaste franco-sénégalais, le fascinant documentaire Rewind and Play, qui en seulement 65 minutes, et par des moyens d’une sobriété extraordinaire, subjuguait par sa pertinence et sa profondeur, sera probablement très intrigué par la nouvelle proposition de Gomis, quoique ce film fourmillant de 3h05 qui marque son retour à la fiction, et en Afrique (cette fois sans cesser de faire des allers-retours entre le continent et Paris), n’ait a priori rien à voir avec le montage d’archives en noir et blanc dépouillé qui retraçait une interview ratée de Thelonious Monk pour la télévision française. Encore que…

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La première chose que nous montre dans Dao le cinéaste, à savoir des vidéos de casting et des répétitions avec ses futurs acteurs, est qu’à l’inverse du présentateur de télévision de Rewind and Play, qui voulait à toute force imposer son récit figé et n’écoutait pas, lui veut laisser le réel s’exprimer sans le contraindre, l’inviter explicitement, le fondre dans la fiction et inversement, le laisser émerger. Dao reprend en quelques sortes, à travers ce procédé d’intégration du travail avec les acteurs (pour la plupart non-professionnels, à l’exception par exemple de Samir Guesmi) à l’armature fictionnelle du film, le sujet du documentaire pour en faire un élément fondamental de son dispositif qui contribue structurellement à amplifier le sens et la portée du film : en plus d’élargir la mosaïque des histoires de vie d’immigrés africains représentées ici – celles de la deuxième génération en particulier, tout spécialement de femmes puisqu’on recherche en particulier Gloria, la figure centrale du film, ainsi que la jeune femme qui va jouer sa fille. Comme le film entreprend d’opérer une mise en contact avec un réel multiple et complexe, c’est de cette multiplicité, de ce jazz, qu’il le fait jaillir et apparaître dans toute sa clarté.

Côté fiction, le film se compose de deux pans parallèles – deux cérémonies doublées de grandes réunions familiales – qui finissent eux aussi par se fondre l’un dans l’autre voire à se superposer, et avec eux leurs espaces-temps distincts. On assiste d’une part, dans les environs de Paris, au mariage champêtre joyeux et bien garni en convives de Nour (D’Johé Kouadio), la fille de Gloria (Katy Correa), et de James (Mike Etienne), tandis qu’en Guinée-Bissau, on est guidé de l’intérieur, sans jamais avoir l’impression d’adopter un regard ethnographique (à l’inverse, l’approche de Gomis va justement à rebours de toute velléité de ce type) à travers les préparatifs et rituels successifs d’une splendide cérémonie organisée au village deux ans plus tôt en l’hommage de feu le père de Gloria, patriarche de la grande famille qu’on apprend à connaître dans ces deux contextes, à ces deux moments quoiqu’ils finissent par n’en faire plus qu’un, par s’inscrire dans le tout d’une seule et même riche partition qu’on voit se composer sous nos yeux, au fur et mesure.

Si c’est le regard de Gloria qui sert au début de guide, il fait avant tout office de portail, comme on disait, ou de motif mélodique d’amorce introduisant une vaste jam session où sont représentés plusieurs générations et une foule de parcours, de choix de vie, de type de lien avec la France et la Guinée-Bissau, de points de vue sur les dynamiques familiales, sur le rôle de chacun… L’occasion idéale de la réunion de famille l’invitant, Dao se déploie comme un film de dialogues, d’interactions permanentes, de réactions spontanées sur tous les sujets (souvent très existentiels et vastes) de la vie, sur tous les tons et sous toutes les formes. Le rituel (le mariage, l’hommage), quoique lui-même ordonné et forcément mis en scène (et assez exaltant, d’un côté comme de l’autre, chacun à sa manière), se présente comme une portée musicale sur laquelle peuvent venir s’inscrire, dans un jaillissement permanent et infatigable, et dans la plus totale improvisation, des plaisanteries, des pensées-saillies (puisqu’il n’y a jamais une vérité), des chants, des disputes, des discours…

La pièce évolue, les mouvements s’enchaînent de manière totalement douce et fluide, les voix se répondent et s’entrelacent. Au beau travail de montage qui donne au film son élan vient s’ajouter celui de l’excellente cheffe opératrice Céline Bozon, qui nous donne l’impression d’assister à l’ensemble de très près sans se sentir intrusif, comme un invité de plus à la fête, et prend le temps de laisser advenir sans forcer. Et tout en restant bien distinctes, toutes les paroles cohabitent joliment sans qu’on ait besoin de trancher. Comme le soulignent certaines conversations qui posent un regard plus rétrospectif sur l’éducation reçue, le parcours accompli, qui on était et qui on est devenu (ou pas), dont il ressort qu’on peut très bien n’être plus tout à fait ceci mais pas tout à fait cela non plus, et ce n’est pas grave, ce qui fait le bonheur de l’immersion dans la famille de Dao est cette absence de définition fixe, de hiérarchie, d’ »essentialisation arrêtée » pourrait-on dire, mais au contraire cet élément mouvant, souple, libre et libérateur aussi, des parties du tout comme du beau réseau de relations qu’on distingue peu à peu et qui requiert du temps pour être appréhendé pleinement tel quel – de manière plus brute, plus vraie – et non pas adapté, par exemple, à une vision qu’on aurait voulu plaquer sur le film.

Si Dao peut faire figure, de loin, de film d’auteur exigeant, c’est en réalité un film où beaucoup de spectateurs différents pourraient « se retrouver »– d’ailleurs, n’est-ce pas un film où l’on « se retrouve » (soi ou ensemble), s’il en est ? Il est vrai que la question de ce qu’on « retrouve » exactement est rendue caduque par le mouvement perpétuel et l’affranchissement de toute identification définitive non seulement qu’applique le film, mais aussi qu’il prône. C’est qu’il vise plus haut, plus vaste. Dans toute sa fluidité, il touche à quelque chose d’immuable qui enveloppe tout le mouvement sans l’enfermer. Son « contenu » et le geste qui le porte, qui ne font qu’un, vibrent d’une énergie (pas entièrement différente de celle du formidable récit lui aussi bissau-guinéen Le Rire et le couteau de Pedro Pinho l’année dernière), que le film oppose aux visions du monde précartographiées, plus violentes, qui priment par les temps qui courent, et c’est ça qui fait la beauté (directe et jamais vaniteuse) du film, dont on sort de ce fait étrangement galvanisé.

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A propos de Bénédicte Prot

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