The Substance, le webtoon coréen Beauty Water, The Ugly Stepsister, Grafted, Control Freak, Huesera, Appendage, Birth/Rebirth, la série The Beauty… La liste des body horror qui s’articulent autour de la mutation du corps féminin à travers le vieillissement, la grossesse, le dédoublement, les normes esthétiques, etc., n’en finit pas de se rallonger, voire même de lasser par manque d’originalité et d’audace. Beaucoup de films se ressemblent, martèlent un discours pertinent il y a quelques années mais devenu convenu. Dans ce sous-genre très investi par les réalisatrices, Saccharine sort du lot par son approche mélancolique empreinte de douceur, son refus des effets choc, de la provocation gratuite et par sa capacité à caractériser un personnage central extrêmement attachant. Hana, étudiante en médecine, anxieuse et timide, complexée par son surpoids, décide d’en finir avec ses excès de boulimie. Pour attirer l’attention d’une coach, Alanya, elle accepte de faire partie de son programme sportif pour retrouver une ligne « acceptable ». Mais, en parallèle, après avoir rencontré une ancienne camarade de collège, elle se laisse tenter par un traitement parallèle, une pilule apparemment ultra-efficace. En analysant le produit, Hana découvre que le remède miracle est fabriqué à base de cendres d’origine humaine. Au lieu d’être effrayée, elle décide de fabriquer elle-même cette pilule en prélevant un peu de chair d’un cadavre qu’elle étudie pour ses études. Rapidement, les effets secondaires se font ressentir. Contrairement à ce que j’ai pu lire dans quelques articles de presse, Saccharine n’est pas un plaidoyer contre la grossophobie et le sexisme ordinaire. Non pas que ces deux thèmes soient absents de la pensée de la réalisatrice – bien au contraire –, mais ils ne sont pas au cœur de la mécanique narrative, plutôt dans une présence hors-champ, dans la manière subtile dont la réalisatrice évacue le problème. Déjà, hormis une apparition fugace du père d’Hana lors d’une séquence marquante et l’intervention d’un étudiant qui va donner le nom au cadavre étudié, la grosse Bertha, Saccharine écarte le masculin pour mieux cerner le personnage. Ce choix radical n’a rien de misandre ni de consensuel. Ce n’est pas une manière de botter en touche, mais de contourner les clichés, de ne pas sombrer dans une dialectique simpliste de la pauvre victime confrontée à des personnages toxiques. Aucune humiliation physique n’aura lieu hormis une blague sur un cadavre.

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Première surprise, l’antagoniste n’existe pas. Le film baigne dans un climat d’une douceur inhabituelle. Hana n’est pas victime de harcèlement et/ou de moqueries, bien au contraire, elle est entourée de gens bienveillants qui la valorise. La grossophobie n’est plus aussi problématique qu’il y a trente ans. Passer au crible critique l’attitude méprisante d’une population obnubilée par l’apparence et le culte du corps parfait n’est pas hors sol, loin de là, mais c’est un peu enfoncer des portes ouvertes. L’idée est juste, mais elle appartient désormais à un discours largement assimilé. Rien de neuf de ce côté. Prenons un exemple concret. Dans un film de Coralie Fargeat, la coach, par sa simple présence suspecte, se devrait d’être antipathique avec grand angle et contre plongée à l’appui ; ici, elle fait preuve de compréhension et d’inquiétude. Son approche n’a rien de performatif, mais consiste à transmettre le désir d’être en accord avec soi. Cette volonté – un peu naïve – de ne pas considérer autrui comme une menace quand on prend pour héroïne une jeune femme mal dans sa peau permet au récit de se recentrer sur son sujet, de ne pas s’égarer dans des sous-intrigues périphériques ou des raccourcis sociétaux. Dans Saccharine, le sujet c’est Hana, étudiante issue de la classe moyenne, aimée par ses parents et ses amies. Elle a une vie sociale, sort dans les bars et n’a pas de problème de communication. Mais son rapport intime au corps pour plaire aux autres, aux femmes en l’occurrence, s’avère compliqué. Elle est complexée et ne s’accepte pas telle qu’elle est, quand bien même personne ne lui fait de reproches – ou peut-être implicitement sa mère (qui a de bonnes raisons néanmoins). Nathalie Erika James tord le cou aux clichés des teen-movies sur le mal-être des adolescents ou jeunes adultes : elle va à l’encontre de l’équation manque d’estime de soi + complexe + timidité = solitude et névrose. On peut en citer plein de très bons films qui vont dans cette direction : Carrie, May, Love Object, Christine, etc.

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Saccharine est une œuvre à la première personne, expérience intime d’une jeune femme qui a tout pour être heureuse mais qui est empêchée par son manque de confiance qui se traduit par ce désir d’être ce que l’on n’est pas. Rien d’original, mais l’écriture du personnage est si fine et pertinente que tout fonctionne. La réalisatrice a compris un élément simple mais essentiel : pour qu’un film d’horreur centré autour d’un personnage soit crédible, il faut que celui-ci soit attachant et cohérent. Et c’est précisément cette cohérence émotionnelle qui donne toute sa force au récit. Il faut aussi dissiper un malentendu qui pourrait jouer en défaveur du film. Jamais ce body horror singulier ne cherche à écœurer, à provoquer et surtout à effrayer un public en manque de sensations fortes. La présence du fantôme, issu d’un folklore local, crée une atmosphère étrange et inquiétante, mais à aucun moment la peur ne s’installe. La raison en est simple : la cinéaste souhaite rapprocher le spectateur de ce fantôme obèse et répugnant à la première apparition, mais qui va prendre en charge une dimension émotionnelle inattendue. Plus on voit cette masse de chair, plus notre regard devient compatissant. Les liens qui unissent Bertha et Hana déterminent la raison d’être de ce beau film, touchant et mélancolique, qui parvient à être dérangeant a posteriori.

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L’épilogue spectaculaire et mystérieux fait émerger un thème qui était jusque-là sous-exploité qui permet de reconsidérer tout ce qu’on a perçu et ressenti. Le film est aussi traversé par des images mentales cryptiques, des symboles issus de légendes qui ne sont pas forcément explicités ou des métaphores troublantes sur la mort et la maladie. Saccharine doit sa réussite à la cohérence de son écriture, qui passe par la densité et la clarté de ses protagonistes, très ancrés dans un réel tangible. Cette rigueur parvient à rendre totalement crédibles et incarnés les éléments surnaturels. Nimbée d’une photographie aux couleurs sucrées mais jamais flashy, la mise en scène cède à quelques facilités de montage cut, à des gros plans un peu trop insistants ou à des séquences oniriques répétitives. Mais ce n’est rien face à la beauté de l’entreprise. La cinéaste sait prendre son temps quand il faut, filmant très bien l’enfermement psychique que vit l’héroïne, son calvaire nutritionnel, avec notamment une séquence magnifique où, dans le vide, elle entrevoit son propre visage se rapprochant de la mort. Une belle réussite qui confirme le talente de Nathalie Erika James après Relic et son préquel de Rosmary’s Baby, Apartment 7A.
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