Dans la mémoire collective et cinéphile, le nom de Sydney Pollack (1934-2008) reste principalement associé à quelques titres américains phares de la décennie 70 (comme le remarquable western « tardif » Jeremiah Johnson ou encore les paranoïaques Trois jours du Condor), ainsi qu’à plusieurs grands mélos s’intéressant à un passé tantôt proche (la jeunesse militante américaine de Nos plus belles années), tantôt – d’apparence – plus exotique (le fort hollywoodien Out of Africa). C’est que, pour beaucoup, la carrière du cinéaste demeure indissociable de celle d’un alter-ego devant la caméra : Robert Redford (7 collaborations entre les deux hommes). En France, très rares sont ceux qui se souvenaient – ou avaient tout simplement eu l’opportunité de voir – 30 minutes de sursis (The Slender Thread), première réalisation de Pollack datant de 1965, avant que Rimini Éditions ait la bonne idée d’en sortir une édition vidéo Blu-Ray (la première disponible sur le marché national) au début du mois dernier.

Il faudra dans un premier temps rappeler que ce natif de l’Indiana, d’abord destiné à une carrière d’acteur, avait ensuite, et à l’instar de nombreux collègues de sa génération (Sydney Lumet, Robert Mulligan, John Frankenheimer, William Friedkin, entre autres) fait ses premières armes de technicien à la télévision. Il y dirigea notamment plusieurs « dramatiques télévisées », ces fictions du petit écran souvent tournées dans un décor unique et diffusées en direct, autrement dit, exécutées sans filet par une équipe réglée au millimètre. Le premier intérêt de 30 minutes de sursis, conçu comme une commande faite au réalisateur, sera de garder certaines traces de la formation télévisuelle de Pollack (notables dès l’installation d’un dispositif justifié par son intrigue plutôt habile, et plus généralement, au regard de l’« économie » visible du film) tout en y mêlant des éléments esthétiques variés, illustrant à merveille un cinéma hollywoodien alors en pleine mutation.

© Rimini Éditions

Alan (Sidney Poitier), jeune étudiant en psychologie le jour et bénévole dans un centre d’appels d’urgence la nuit, reçoit un soir le coup de téléphone inquiétant d’Inga (Anne Bancroft), une femme isolée dans une chambre d’hôtel qui lui révèle avoir ingérée une forte dose de barbituriques. S’engage alors un contre-la-montre pour retrouver cette interlocutrice en péril avant qu’il ne soit trop tard. Tandis que les services de télécommunication et la police s’attèlent à la tâche pour tracer l’appel émis, Alan n’aura qu’une mission : maintenir la communication avec Inga.

Si son titre français laissait imaginer un thriller haletant, le scénario écrit par le déjà expérimenté Stirling Silliphant (inspiré par un article paru dans Life Magazine), quoiqu’inventif sur ce plan, se montrera à la fois plus ambitieux et plus aventureux qu’un simple suspense « en temps réel ». Parfois pour le mieux, d’autres fois pour le moins bien. En effet, on remarque par exemple que les trente ou quarante minutes d’espérance de vie d’Inga, estimées par un médecin venu prêter main-forte à Alan au centre d’appels (en se fiant au rythme de sa respiration, belle idée), ne seront pas strictement respectées en vertu de la durée effective du film. Il ne s’agit pas ici d’imiter la télévision, ou de n’en retirer que sa pure efficacité, mais d’utiliser certaines de ses possibilités formelles pour enrichir un cinéma qui cherche à s’hybrider.

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Le fil ténu évoqué par le titre original se trouve être une image bien plus féconde pour déplier les différentes couches thématiques à l’œuvre. En guise de figure annonciatrice, la séquence d’ouverture, exempt de tout dialogue, se compose d’une série de plans aériens qui relient une Inga en pleine détresse d’un bout de la ville, le port (de Seattle), à l’autre, le campus universitaire que quitte Alan pour se rendre à la permanence, quelque temps avant leur « rencontre ». Ce fil, qui est, on le comprend aussi une ligne de vie, ne serait se limiter à une distance physique. Pour sauver Inga, Alan doit comprendre les circonstances qui l’ont amenée à attenter à sa propre vie, remonter le temps de façon à démêler et à recomposer son histoire à partir des bribes de discours qu’elle lui soumet. Au temps matériel nécessaire aux équipes d’investigations pour parcourir la séquence initiale en sens inverse (le traçage de la ligne téléphonique) se superposent, en flashbacks, des tranches de vie récentes d’Inga. Elle raconte sa dernière journée, son ennui au travail (un patron qui prolonge son weekend de vacances), l’indifférence de ses collègues, mais cela n’est bien sûr pas suffisant pour expliquer son geste. Alan – aspirant psychologue, rappelons-le – doit faire preuve d’abnégation pour la faire parler et ainsi découvrir les origines du mal qui la ronge.

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On apprend alors que Inga est tombée enceinte lorsqu’elle était encore mineure et a été abandonnée par le père biologique du futur enfant. Ayant rencontré un homme quelques semaines plus tard (Steven Hill), elle décide d’invoquer une naissance prématurée dans le but de convaincre son nouveau compagnon de sa paternité. Lorsqu’il découvre finalement le pot aux roses, il accuse Inga de l’avoir piégé, la rejette sans essayer de comprendre les raisons et les circonstances qui ont motivé son choix. C’est sans aucun doute dans ce nœud dramatique que se situe le véritable cœur et l’originalité de 30 minutes de sursis (qu’on pourrait qualifier de thriller mélodramatique, ou de mélo à suspense) : reconstituer la trajectoire d’une femme aux abois, secouée par l’adversité, ignorée dans sa douleur. Son seul désir, son seul salut au fond, sera de trouver quelqu’un disposé à l’écouter.

À l’image d’un Hollywood à bout de souffle en ce milieu des années 60 (le cinéma de studios finissant est en recherche de nouvelles idées, de nouveaux artistes), Inga cherche à fuir le milieu relativement conservateur de son mari qui campe sur ses positions, refuse le dialogue, et trouve finalement en Alan une oreille attentive, un dynamisme propre à la jeunesse américaine de cette époque qu’elle n’avait fait qu’entrevoir jusque-là (une scène dans un club de rock où elle semblait brièvement revivre, avant une difficile rechute).

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Bien que Sydney Poitier soit en fait de quelques années plus âgé que sa partenaire (le personnage qu’il interprète est censé avoir quinze ans de moins que lui), le rapport de l’un et de l’autre à leur espace respectif s’avère suffisamment révélateur de la séparation très clairement matérialisée par le dispositif du film, qui alterne deux approches d’acting servant à créer deux ambiantes distinctes à l’écran. Comme l’universitaire Nathalie Bittinger le remarque dans l’entretien disponible en bonus sur le Blu-Ray de Rimini Éditions, Alan reste certes enfermé entre les quatre murs du centre d’appels pendant presque la totalité du film, mais s’y déplace avec aisance, prend le contrôle de la situation, même lorsque son supérieur le rejoint (Le Dr Coburn, alias Telly Savalas). Inga, quant à elle, sillonne la ville, l’espace (aussi) mental de ses souvenirs, dans lesquels elle semble paradoxalement immobile – voir l’usage des transparences lorsqu’elle se trouve au volant de sa voiture : bien que le décor change autour de l’actrice, elle reste concrètement à la même place.

Si le destin d’Inga est reconstitué de façon très consciente via les ressorts les plus résolument psychologiques du scénario, la personnalité d’Alan se définit, en revanche, essentiellement par ses (ré)actions, l’élan global insufflé par la performance de Poitier. Contrairement à la plupart des rôles qui l’avaient fait connaitre jusque-là, les origines afro-américaines du personnage ne seront jamais vraiment évoquées dans le film, si ce n’est au détour d’un court échange dans lequel ce dernier suggère tout de même un certain parallélisme avec la situation de son interlocutrice. Jeune homme brillant, aimable avec tous, rempli d’humanité et de compassion, faut-il imaginer dans cette allusion un renvoi aux exigences respectives qui pèsent au milieu des années 1960 aux États-Unis sur un jeune étudiant noir, d’une part, une femme mariée, de l’autre, notamment à ce devoir d’exemplarité nécessaire pour être admis au sein de la société, au risque de se voir menacé par le moindre « écart » (à l’exemple d’Inga) ?

© Rimini Éditions

En à peine plus d’une heure et demie, 30 minutes de sursis offre ainsi suffisamment de matière au spectateur pour susciter sa curiosité et le plaisir de la découverte. Pollack y démontre déjà de solides compétences, bien aidé par un montage élaboré. On déplorera quelques baisses de rythme, malgré ou à cause d’un scénario original qui ose faire varier les tonalités, expérimente sans toujours réussir tout ce qu’il entreprend. Stirling Silliphant retrouvera Sidney Poitier pour Dans la chaleur de la nuit (Norman Jewison, 1967), avec un Oscar du meilleur scénario adapté à la clé. Quelques d’années plus tôt, il avait écrit le script de l’excellent film noir crépusculaire Poursuites dans la nuit/Nightfall (Jacques Tourneur), qui montrait une Anne Brancroft déjà fort désabusée. Plaisir également d’écouter l’une des premières collaborations pour le cinéma du récemment disparu Quincy Jones, dont la bande originale navigue entre arrangements à cordes et jazz endiablé.

Proposé dans un master HD de très bonne tenue, le rendu technique de l’édition Blu-Ray signé Rimini Éditions s’avère en tout point impeccable. Idem pour le complément de programme, un entretien d’une vingtaine de minutes avec Nathalie Bittinger (déjà évoqué plus haut), dense et instructif.

© Rimini Éditions

Contenu et caractéristiques techniques du disque :

1965 | 98MIN | N&B | USA | BD (ZONE B) | FORMAT TV 16/9 NATIF (FORMAT CINÉMA : 1.85) | FRANÇAIS & ANGLAIS DTS-HD MASTER AUDIO 1.0 MONO | SOUS-TITRES FRANÇAIS

Complément du disque :

  • Entretien avec Nathalie Bittinger, maître de conférences en études cinématographiques à l’Université de Strasbourg (23′)

 

Blu-Ray disponible depuis avril 2026 chez Rimini Éditions

 

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