Cela fait un petit moment que Tim Burton semble avoir perdu les faveurs de la critique. Alors qu’il était célébré un peu partout à la fin des années 90 (Edward aux mains d’argent fut cité comme l’un des dix meilleurs films des années 90 par les Cahiers du cinéma), son aura a fini par se ternir un peu et le cinéaste connaît actuellement une forme de (relative) disgrâce. L’essai d’Elsa Colombani vient donc à point nommé pour nous rappeler qu’en dépit de quelques échecs ou films plus mineurs (à titre personnel, sa version d’Alice au pays des merveilles m’a paru extrêmement fastidieuse), son œuvre reste toujours vivante et d’une remarquable cohérence. L’un des intérêts du livre tient d’ailleurs à cette manière qu’a l’autrice de considérer ses films au présent et de ne pas se limiter aux hauts faits d’armes du réalisateur (en gros, son incroyable inventivité des années 90). L’analyse qu’elle propose se révèle même joliment équilibrée, entre les « classiques » burtoniens indiscutables et des œuvres présumées plus dispensables.

En abordant les films « à égalité », elle parvient à dégager la cohérence de l’œuvre et l’absolue fidélité de Tim Burton à ses lignes thématiques et esthétiques. Elsa Colombani s’attache d’abord à définir ce qui fait la singularité de ce corpus et à dégager quatre axes de réflexion. Si de nombreux éléments sont déjà fort connus et ont fait l’objet de nombreux commentaires (la filiation de Burton avec la tradition gothique, son goût pour les personnages décalés et marginaux, son sens du macabre et de l’humour noir…), l’essayiste parvient néanmoins à trouver un juste milieu entre un travail de synthèse très complet et une approche qui reste, malgré tout, assez personnelle.

Dans un premier temps, Elsa Colombani s’attache aux « créatures » de Tim Burton et à leur dualité. S’appuyant sur le mythe de Frankenstein, l’une des grandes références du cinéaste, l’autrice analyse leur ambivalence, entre l’animalité et l’humanité (Catwoman, le Pingouin dans Batman Returns, par exemple), entre le masculin et le féminin, l’innocence enfantine et une forme de monstruosité. C’est sans doute Edward (et ses mains d’argent) qui synthétise le mieux le personnage burtonien. Créature inachevée, il désire s’intégrer à un monde trop conformiste mais finit renvoyé à sa marginalité : « Le cinéma de Burton se construit autour de la question du regard, de la focale, de la perspective. Aussi le monstre est-il toujours double, à la fois autre et lui-même : à l’extérieur, une silhouette fantastique où se projettent tous les fantasmes, et à l’intérieur, une âme authentique et vulnérable ».

Dans un deuxième temps, l’essayiste s’intéresse à la manière dont Tim Burton inscrit son œuvre dans la tradition gothique, notamment par l’utilisation des lieux et du décor. De la cave au grenier en passant par le château, Elsa Colombani s’appuie sur de véritables motifs de mise en scène qui traduisent le cheminement des personnages. Leurs trajectoires s’accomplissent généralement selon un mouvement vertical, qu’il soit ascendant ou descendant. L’autrice montre avec beaucoup d’acuité l’ambivalence de la topographie chez Tim Burton. En effet, ses personnages aiment se réfugier dans des lieux clos, protégés et confinés, espaces privilégiés qui leur offrent le loisir d’exercer leur créativité (l’usine mystérieuse et inviolable de Willy Wonka dans Charlie et la chocolaterie, le grenier où le barbier Sweeney Todd commet ses méfaits…). Mais ces lieux deviennent également le symbole d’une inadéquation avec le monde « normal », les enferment dans leur marginalité. Le gothique cher au cinéaste s’appuie alors sur cette mécanique de l’enfermement, qui vient notamment d’une enfance sacrifiée et d’une société qui cherche à « cacher leur particularité ». On ne compte plus les enfants sacrifiés et victimes de traumatismes chez Burton (du Pingouin à Dumbo en passant par le petit Willy Wonka ou Edward Bloom dans Big Fish). Mais c’est aussi ce rejet qui leur offre la possibilité de « renaître », notamment par l’art, comme le montre l’autrice dans un troisième temps. Toute la création chez Burton procède d’un art vital et d’un désir de « résurrection » : résurrection de créatures étranges, de corps hantant l’histoire du cinéma (la créature de Frankenstein qui revient sous diverses formes : celle d’Edward aux mains d’argent ou dans Frankenweenie mais également Ed Wood faisant revivre Bela Lugosi par la seule puissance des images enregistrées)… Mais là encore, Elsa Colombani souligne bien l’ambivalence de cet art. Évoquant la figure d’Edward aux mains d’argent, elle écrit : « Le film s’achève sur cette mélancolie d’un art ambivalent, qui détruit des vies – le meurtre de Jim, la réclusion éternelle d’Edward – pour en élever d’autres ». Il y a dans l’art de Burton quelque chose qui peut détruire, à l’instar du Joker dans Batman ou chez le barbier esthète meurtrier de Sweeney Todd. Les réflexions qu’Elsa Colombani nous propose sur la « sérialisation » de l’art (voir Big Eyes) ou la nature même de l’esthétique burtonienne (un rapprochement pertinent avec le « dripping » pollockien) sont particulièrement stimulantes et entérinent cette idée d’un art à double tranchant, à la fois nécessaire pour exister mais menacé par le conformisme et la reproductibilité marchande (que l’on retrouve dans la vie de Burton et son rapport ambigu avec Disney).

Pour finir, l’autrice s’intéresse à la porosité des univers chez Burton, notamment entre la vie et la mort puisque les personnages passent facilement d’un état à un autre (qu’on songe à Beetlejuice ou aux Noces funèbres) : « La mort dans les films de Burton devient cette culture étrange et étrangère, que ses protagonistes découvrent avec stupeur, se transformant en explorateurs de mondes inconnus et merveilleux. » Le cinéaste joue avec nos conceptions de la mort et les détourne avec un sens de l’humour macabre qui n’appartient qu’à lui. Il joue également avec les données temporelles, construisant ses films sous la forme de spirale, avec des irruptions du passé dans le présent et des temporalités poreuses. Cette approche temporelle, ainsi que l’omniprésence de personnages « artistes » qui projettent leurs rêves et fantasmes dans le monde sont des éléments clés de ce « gothique » burtonien : celui d’un univers naviguant entre le rêve et le Réel.

L’essai est aussi fouillé qu’argumenté, s’appuyant sur de nombreuses références sans pour autant asphyxier l’argumentation sous le scalpel de la dissection de type universitaire. Il reste accessible et, surtout, sensible, donnant envie de redonner une chance à des films jusqu’alors négligés (Dark Shadows ou même Sweeney Todd qui m’avait un tantinet déçu à l’époque). Et on se dit aussi que Tim Burton n’a sans doute pas dit son dernier mot.

C’est une bonne nouvelle.

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Tim Burton ou le Prométhée gothique (2026) d’Elsa Colombani

Playlist Society, 2026

979-10-96098-98-9

181 pages – 17 €

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A propos de Vincent ROUSSEL

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