Le cinéma de genre en France a plutôt le vent en poupe depuis quelques années et s’inscrit de diverses façons dans le septième art hexagonal, entre l’avènement de Julia Ducournau creusant un sillon tout à fait fait personnel et corporel dans un système privilégiant plutôt l’esprit à la chair, l’art baroque et hybride passionnant de foisonnement de Bertrand Mandico, et la révélation l’an passé d’un cinéaste comme Just Philippot dont La Nuée avait pour le moins impressionné par sa richesse et la maîtrise de sa mise en scène inscrite dans un certain réalisme et faisant du réalisateur une sorte d’héritier naturel de l’art fantastique romanesque à la française. Premier long métrage de cinéma d’Arnaud Malherbe (qui avait jusqu’ici officié pour la télévision), Ogre emprunte sans ambiguïté le même chemin réaliste que Philippot, cherchant à faire de la beauté et de la rudesse du territoire rural, de son espace reculé et déserté aussi sécurisant que terrifiant, le terrain de jeu de son récit tout aussi horrifique qu’humain et social. Malheureusement, malgré quelques qualités formelles et une certaine forme de poésie panthéiste assez touchante ponctuellement perceptible, le film de Malherbe peine à convaincre autant que le formidable coup d’essai de son prédécesseur, ceci par la faute d’un scénario qui, par ailleurs empli de bonnes intentions et de bonnes idées, a tendance à tromper le spectateur sur la teneur de ce qu’il est venu voir.

Menace extérieure (A. Girardot) (©The Jokers/The Bookmakers)

Chloé (Ana Girardot) fuit une vie précédente et apparemment traumatique avec son fils Jules (Giovanni Pucci). Elle arrive dans un petit village du Morvan comme institutrice pour y reprendre la classe unique, ceci au grand soulagement de la communauté. L’arrivée de ces deux citadins coïncide cependant avec l’accroissement de la terreur dans un lieu où les troupeaux sont décimés par une bête mystérieuse, et où les enfants ne sont plus en sûreté depuis la disparition du fils de l’un des agriculteurs du coin. Seul Jules semble chercher à cerner la menace touchant le village tout en entrant en communion avec la nature, faisant de lui à la fois le freak de son école et la cible principale de l’ogre du titre.

Par sa façon de faire de la monstruosité fantastique une réactualisation de la terreur des drames familiaux nichée dans les recoins de la vie quotidienne (on devine très vite que la jeune institutrice et son fils fuient un mari et un père violent) et de se focaliser sur les actions d’un enfant clairvoyant dans ce qui ressemble plus ou moins à un récit d’initiation, Ogre n’est pas sans rappeler certains des éléments directeurs de l’écriture de Stephen King que l’on aurait importés en territoire morvandiau. L’idée de mêler un être maléfique qui a tous les attributs d’un être fabuleux de folklore local au drame intime des personnages principaux était en elle-même excellente ; Arnaud Malherbe a cependant tendance à instrumentaliser son monstre et la menace impalpable qu’il représente afin d’alimenter son récit-cadre réaliste, faisant du pouvoir de fascination et d’effroi intrinsèque à l’altérité dissimulée dans les ombres nocturnes du paysage ou dans l’obscurité d’une chambre d’enfant un moyen de créer à moindre frais de la psychologie pas toujours finaude. Ogre perd alors en épouvante afin de simplement jouer sur le terrain de la symbolisation.

Mère menacée ? (A. Girardot ; S. Jouy) (©The Jokers/The Bookmakers)

Et de constater que tout peut être considéré comme signifiant du traumatisme vécu par les deux personnages principaux : l’obscurité envahissant la maison et ses alentours à la nuit tombée, ainsi que l’être qui s’y tapit et la légende qui l’entoure inquiétant tant Chloé que son fils, sont les réminiscences effrayantes du passé immédiat des deux personnages ; le médecin interprété par Samuel Jouy faisant du charme à la jolie institutrice est considéré comme l’incarnation du monstre (donc du Mal) par un enfant voyant comme une menace terrible l’homme qui s’approcherait de sa mère, comme le fit en son temps son propre père. Tel est le paradoxe d’Ogre : rien n’y est dit clairement, rien n’y est explicite mais toute la symbolique d’ordre psychanalytique s’exhibe cependant à longueur de film, ce qui a pour conséquence majeure d’en désincarner considérablement la teneur fantastique tout en générant des errements scénaristiques vraiment dommageables. Arnaud Malherbe évacue ainsi abruptement certains personnages qui n’auraient plus la moindre utilité dans le déploiement de sa symbolique, ou encore abandonne des idées qui auraient pourtant été formidables pour la caractérisation des protagonistes et leur inscription dans le genre (la surdité de l’enfant semble par exemple tout à fait accessoire, handicap qui aurait pu appuyer sur la clairvoyance d’un personnage compensant son appréhension du monde par ses autres sens et qui n’est jamais figuré autrement que par le fait d’allumer et d’éteindre sa prothèse auditive pour échapper aux discussions de sa mère).

La teneur fantastique du paysage (©The Jokers/The Bookmakers)

Derrière ses atours de cinéma fantastique semblant courir dans la foulée des films français récents du genre, Ogre dissimule donc une sorte d’incapacité à faire de son récit à connotation folklorique, de sa mise en scène et de la façon d’aborder les espaces escarpés du Morvan et ses forêts évocatrices des contes et légendes de toutes sortes autre chose qu’un véhicule, certes flamboyant, menant dans les lieux communs d’un cinéma hexagonal friand d’une certaine lourdeur psychologique. Film maladroit mais qui a tout de même pour lui le charme de la candeur, Ogre est donc surtout une œuvre frustrante comme une promesse non tenue, substituant finalement à l’enjeu sensitif et esthétique propre au fantastique la nécessité ici essoufflée de faire sens.

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A propos de Michaël Delavaud

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