Paul Thomas Anderson – "The Master" (Blu-ray)

En se radicalisant, Paul Thomas Anderson a pris des risques avec The Master, laissant l’académie des oscars auquel il était promis sur le carreau, ainsi qu’une partie du public. Si le film est âpre et peu aguicheur de par son opacité revendiquée, il convie pourtant à une expérience fascinante sur l’emprise, faisant ainsi sortir le réalisateur de son statut d’héritier virtuose mais un peu scolaire du cinéma US des seventies.

Une fois n’est pas coutume, commençons cette chronique par un bonus du Blu-ray… Et oui, Metropolitan a eu l’excellente idée de proposer un incroyable documentaire d’une heure de John Huston, produit en 1945 par l’armée américaine : Let there be light. Si l’ouvrage emprunte à la forme du film éducatif et provoque la même ambiguïté entre fiction et réel que les Pourquoi nous combattons de Frank Capra, il captive par l’évocation de ces « cerveaux cassés » de l’après guerre, suivant un programme psychiatrique visant à leur réinsertion. On peut à la limite recommander de découvrir ce film avant toute vision de The Master : déjà parce que PTA en a extrait la source importante de tout ce qui tient à Joaquin Phoenix et à la première partie du film, d’autre part parce que le réalisateur de Magniolia a perfidement emprunté quelques méthodes utilisées par l’armée pour mettre en scène certaines activités de « La Cause », sorte de double fictionnel de la Scientologie d’Hubbard.
 
En effet, ce qui tient aux séances d’hypnose et aux longs entretiens en champs-contrechamps sensés guérir les traumatismes des soldats, et montrés à la gloire de l’armée, est ici réutilisé en grande partie par Lancaster Dodd, le charismatique leader interprété par Philip Seymour Hoffman, en intensifiant certaines méthodes. Le dialogue où Freddie Quell se livre sur sa « petite amie » auprès de Dodd est ainsi presque calqué sur l’échange entre un soldat et le psychiatre militaire du film de Huston. D’emblée, preuve est faite que PTA se fiche un peu de toute vision morale et de tout manichéisme, ou du film à thèse sur les sectes : « La Cause » n’est jamais diabolisée auprès du spectateur qui se trouve trimballé entre le mental en lambeau de Freddie Quell et un gourou dont on va pointer à l’écran une certaine humanité fêlée derrière la mégalomanie.
 
L’emprise est finalement le grand sujet dilué de The Master, sous toute ses formes : pas de rapport de simple bourreau à victime dans la relation entre Freddie et Lancaster, qui outre une vague interprétation homosexuelle montre surtout que Le maître n’est finalement pas tout puissant, se livrant lui même à la merci du regard de ses adeptes, ceux qui boivent ses paroles, et dont l’inspiration paraît autant sincère que versé dans la vaste imposture. Les autres ici sont ceux qui légitiment le discours du gourou, même ses incohérences. Cette quasi histoire passionnelle entre le dément et le vampire psychique, dont le dernier n’est sans doute pas le le moins fou des deux (jusqu’où va l’auto-persuasion, le doute chez Lancaster, quelle est sa détresse dans la fabrication de son système ? ) est aussi une tentative de faire perdre bien des repères au spectateur sur l’identification et la réalité tangible.
 
Plus qu’un film de « fou » façon Spider, PTA laisse finalement le spectateur seul juge, préférant en tant que cinéaste élaguer au possible son ouvrage, le dépouiller : de nombreuses scènes coupées en font un vrai film de « chutes », peu enclin aux rebondissements obligés, mais fasciné par le détail, le lâcher prise hypnotique aussi. L’emploi du 70mm au fin très souvent de gros plans alterne avec quelques échappées plus larges, de grandes verticales, des travelings et fondus souvent très sophistiqués : le paradoxe étant que par cet emploi spectaculaire de la pellicule, le réalisateur parvient surtout à tout mettre sur une même échelle de gigantisme à l’écran. C’est un travail de mise en scène qui outre le montage apparaît pour l’auteur comme une étape supplémentaire par rapport au regard d’enthomologiste sophistiqué de son maître Altman, faisant gagner au film un mystère et un sentiment d’insécurité permanent.
 

 
Freddie Quell, condamné à l’errance libre et frappadingue, et Lancaster Dodd empêtré dans la construction de son église toute cinglée et ses faux-semblants de créateur : Paul Thomas Anderson livre finalement une rencontre improbable, inter pénétrante, l’une des plus percutante vue ces dernières années. Des deux interprètes, Philip Seymour Hoffmann est sans doute celui qui s’en tire le mieux, dans une gamme de jeu subtile et variée, alliant parfaitement sobriété et envolée… Joaquin Phoenix livre à contrario un nouveau personnage d’autiste après Two Lovers et The Village dans une composition un peu trop maniérée. Ce qui n’enlève rien au fait que The Master touche souvent à son plus beau en se contentant seulement de le suivre, cette fascination pour l’autisme étant aussi propre au cinéma de PTA. L’errance de la première partie, évoquant la réinsertion impossible de Freddie et le menant au bateau de Lancaster par pur hasard , est l’une des plus belles vue dans le cinéma américain récemment. Il y a une vraie beauté dans bien des scènes de The Master, jusqu’à cette étrange conclusion charnelle, et ce jeu de répétition/manipulation qui n’a l’air de rien mais qui, au cœur d’une supposée démence, touche simplement à une dimension imperceptible et complexe des relations humaines qui paraît soudain fondamental.
 
Si Let There be light est le gros morceau des bonus évoqué plus haut (seulement présent sur le Blu-ray), il faut aussi souligner comme particulièrement digne d’intérêts les 20 minutes de scènes coupées, révélant le gros travail d’épure effectué par PTA sur le film : quelques éléments plus explicatifs dans les relations entre les personnages ont ainsi été purement et simplement évacués (la relation entre Freddie et sa petite amie, la garde du manuscrit de Lancaster par Freddie avant la convention de Phoenix, plusieurs scènes de cette convention montrant plus clairement La Cause comme une secte classique et Freddie comme son « soldat »…). D’autres séquences intriguent (la mention d’un accident provoqué par Freddie à son retour de guerre quand il est traité par les psychiatres de l’armée…), le montage de ces coupes mystifiant parfois de la même manière que le film, élément renforcé par les nombreuses bandes annonces de projections exceptionnelles sur le Blu-ray qui mèlent scènes coupées et existantes… The Master est décidément un objet qui ne se livre pas facilement, même dans ce qu’il n’est pas ! Moins intéressantes sont « les coulisses du tournage », 8 minutes composées d’un montage d’images volées sur le plateau. Paul Thomas Anderson en tout cas se garde bien de tout commentaire audio !
 
En Blu-ray et DVD depuis le 15 mai 2013


A propos de Guillaume BRYON

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