Si de prime abord la ressemblance entre les Beatles et les Berurier Noir ne saute guère aux yeux, et encore moins aux oreilles, il n’en reste pas moins que les deux formations partagent au moins un point commun, celui d’avoir œuvré en un temps finalement minimal eu égard à l’impact qu’ils n’en finirent pas de produire longtemps après la cessation de leurs activités. Certes il serait idiot de ramener à l’échelle franco-française l’impact universel des Fab four, nous disons là simplement que l’une et l’autre de ces entités auront finalement œuvré un temps restreint (albums pour les uns, albums et nombreux concerts pour les autres) avant de tirer leur révérence plus ou moins sobrement et paisiblement à la tournure de leurs décades respectives.

Restant sur la formation parisienne on pourrait dire en effet combien leur marque est forte dans l’histoire du rock français, tant comme porte-drapeau (rôle qu’ils auront toujours refusé) d’un mouvement alternatif salvateur et régénérant pour le rock français que par leur propre impact personnel. Parce qu’au-delà de ces courtes années et d’une belle poignée d’albums gravés dans la cire, les Berurier Noir furent avant tout quelque chose, quelque chose et surtout quelqu’un. On pourrait appeler ça dans le jargon administrativo-juridique une personne morale, au sens le plus figuratif du terme, conglomérat d’individus réunis sous le même drapeau (celui des pirates) et surtout sous la même éthique d’autonomie et de refus des règles (autoproduction, système D etc. du désormais classique).

Les Bérus sont nés d’une mort celle du groupe Berurier qui éructa au fil de nombreux concerts chaotiques anarcho-punks dans certains squats de Paris et sa proche banlieue. Les derniers membres restants, François (au chant) et Loran (à la guitare), décidèrent de « suicider » le groupe par un dernier concert donné dans l’usine de Pali-Kao de Paris-Belleville-Ménilmontant, usine désaffectée et transformée en atelier de création libre. Ils se rebaptisèrent à cette occasion « Bérurier Noir », en signe de deuil…. Les Béru étaient nés.
Mal nés.
Marqués à jamais par l’expérience d’un ancien membre de Bérurier dont le service militaire se termina en cure de désintox et en hôpital psychiatrique, les Bérurier Noir naquirent en effet avec la rage, la colère et le dégoût aux lèvres, lèvres d’une gueule qu’ils avaient grande. Et puisque le concert à Pali-Kao avait tracé la route, les Bérurier Noir sortirent en 1983 leur premier disque, split-LP enregistré avec le groupe Guernica (chacun occupant une face). Quatre titres pour les Béru avec des riffs de guitare tranchants et une boîte à rythme sommaire (surnommée Dédé). Les Bérurier Noir chantent la folie et la mort, “La mort au choix”, “Nada”, “Bûcherons” et “Amputé”, on n’était pas là pour rigoler, ça non.

Le premier album du groupe « Macadam Massacre », paru en 1984, ne vient pas calmer le jeu : dégoulinant de haine et de désespoir, les Bérurier Noir persistent et signent « Je hais mon pays, je hais la France, je hais la patrie, je hais les gens » chantent-ils dans «Manifeste », la bien nommée. Un disque oppressant, difficile, noir, où le saxophone, qui deviendra une marque du son du groupe, se transforme en sirène de police…  Groupe bâti sur la colère et le majeur levé les Bérus vivent pourtant à l’époque dans leur bulle, le monde « libre » et gavé d’énergie d’une scène alternative underground et soudée, ils enchaînent les concerts sauvages ou improvisés, entourés d’une bande hétéroclite de musiciens, d’autres groupes, d’anarchistes énervés et de punks nihilistes. Les concerts des Bérurier Noir devinrent des « expériences », prestations à la fois festives et enragées, énergiques et déguisées, totalement rock et spontanées, tenant à la fois du cirque et du meeting revendicatif, entre masques à gaz et groins de cochon.

Dopés par un entourage chaque jour plus conséquent (le groupe devenant raïa) les Bérurier Noir enregistrent en 1985 leur deuxième album « Concerto pour Détraqués ». Un disque cette fois plus énergique et lumineux, qui s’ouvre sur deux hymnes imparables à la liberté « Petit Agité » et « Vivre Libre ou Mourir ». Parce que si les thèmes désespérés du premier album sont toujours présents, cette fois les Bérurier Noir appellent à la révolte, au mouvement : « On a mis nos masquards de clowns pour affronter la société », chantent-t-ils dans « Conte Cruel de la Jeunesse ». « Le Renard », violeur de riches et de policiers, « Hélène et le Sang », vengeance d’une fille abusée, « Les Rebelles », qui marchent libre dans les rues et appellent au rassemblement, tous affrontent libres et fiers cette « Porcherie » qu’est devenue la société. Ah oui, malgré leur imagerie assez violente, les Bérus ne veulent laisser planer aucune ambiguïté : « Le Pen Porcherie » hurlent-ils après avoir transformé un discours de Jean-Marie en grognements de porc. Le disque sortira sur le label Bondage, issu de la mouvance du groupe, et qui deviendra le porte-drapeau de ce rock alternatif français, grâce entre autres à la vente de 50.000 exemplaires de « Concerto pour Détraqués » (un demi-disque d’or à l’époque). Les Bérus sont alors les rois.
 
Malgré cette subite notoriété et un statut en devenir de porte-parole d’une certaine génération, le groupe tient à garder le contrôle total, et tout, de l’imagerie au prix des boissons lors des concerts, continue à être géré par le groupe et son entourage de manière indépendante, il en sera de même jusqu’à leurs dernières heures. « Vivre Libre ou Mourir »…..
Sur l’album « Concerto… » un titre sort du lot, « Commando Pernod » où pour la première fois sur disque les Bérus rigolent grassement : «Il a bu le zébu, il est rond le dindon… ». C’est sans doute suite à ce titre que naquit l’Ep. qui suit « Joyeux Merdier », petit chef d’œuvre d’humour noir et déjanté. L‘énorme « Vive le Feu », les cyniques « J’aime pas la Soupe » et « La Mère Noël » et surtout l’optimiste (!) et déconnant « Salut à Toi », rien à jeter tout y est parfait. (Ces morceaux figurent sur la réédition CD de « Concerto… »). Toujours sur la route, le groupe emmène leur « Macadam Circus » aux quatre coins de la France pour créer à chaque fois l’événement. Les grands médias « officiels » commencent à s’y intéresser, et donnent au groupe une audience bien plus importante que le milieu underground et alternatif. A la fois pour résister à cette pression, mais aussi épuisés par les tournées indépendantes et leur lot de galères et d’arnaques, les Bérurier Noir se retirent alors pour se reposer un poil puis enregistrer leur troisième album.
 
Annoncé par le 45 tours « L’empereur Tomato Ketchup », à la fois violent et festif, multidiffusé sur les ondes nationales jusqu’entrer en rotation lourde sur NRJ qui invitera même le groupe pour une carte blanche (on frémit aujourd’hui à imaginer la carte blanche de Justin Bieber), cet album est attendu de pied ferme autant par les fans de la première heure que par le grand milieu médiatique. Les Bérus sont attendus au tournant…. Et en juin 87 sort « Abracadaboum ! ». Dix titres, dix brûlots qui hurlent au monde ce que les Bérurier Noir sont devenus : drôles mais toujours révoltés, déconnants mais toujours concernés, libres et ouverts sur le monde. « Nuit Apache », « Descendons dans la rue » « Tzigane Tzigane » « Mineurs en Danger » ou encore  « Ibrahim », les Bérus alignent sans jamais se renier les perles d’un rock bruyant, déjanté, revendicatif et politique, rempli de coups de gueules jubilatoires. Ils y ajoutent un intérêt particulier pour l’Extrême-Orient (« Casse-tête Chinois »), la passion de François. Un grand disque qui marque l’histoire du rock français.
Et les Bérus repartent à la conquête du monde avec notamment un concert mythique au Zénith de Paris début 1988, pas peu fiers ce jour-là d’avoir organisé une immense fiesta citoyenne (des stands de diverses associations dans les couloirs, une impressionnante tribu sur la scène, places vendues à 50Frs soit deux fois moins que le prix habituel alors dans cette salle) mais aussi une tournée au Québec. A noter également la parution d’un nouveau maxi « Ils veulent nous tuer », le 45t « Viêtnam Laos Cambodge » (au profit des réfugiés du Sud-Est asiatique) et le split 45t « Mackhnovtchina ».
Mouvement initié autour d’une énergie et d’une rage, le parcours des Bérus arrive alors comme à son terme, l’indépendance et la liberté dont les musiciens ont su faire preuve jusqu’ici commencent à marquer cette fois contre leur camp : soucis contractuels quand une organisation fondée sur le Do it yourself se heurte à des chiffres et une logistique malheureusement peu extensibles, soucis bien naturels de mener à bien un  projet fondé sur le collectif et comportant désormais une ribambelle d’éléments, cocktail détonnant. Parallèlement des groupes issus du mouvement signent désormais sur des majors (La Mano Negra en étant le plus emblématique) afin justement de pouvoir répondre à la demande fournie du public. Côté Bérus, contexte et tensions finissent par casser la relation entre le label Bondage et le groupe, qui, pour conserver sa liberté, préfére arrêter et annonce sa séparation pour la fin 1989. Il publie toutefois un quatrième album « Souvent Fauché, Toujours Marteau » qui marque la fin de l’aventure : on a fini de rigoler, et même si les Bérurier Noir ne renient rien, (« 2 Clowns », « Clockwork Béru ») le ton est ici plus sombre (« Camouflage », « Protesta »). Un bel album….mais pas encore un chant du cygne.
 
Parce que les Bérus veulent partir en beauté, ils organisent alors les 9, 10 et 11 novembre à l’Olympia un suicide en beauté : trois concerts de furieux dont sera tiré l’album « Viva Bertaga ». Un monument contenant tous les hymnes du groupe et tous ses slogans repris dans un joyeux bordel foutraque et énergique. Tout ce qu’était les Bérurier Noirs s’y retrouve en un disque de pur rock n’roll politique (le cri de ralliement « la jeunesse emmerde le front national ») et jouissif.
François part alors pour l’Extrême-Orient. Loran reste dans le milieu de la musique jusqu’à aujourd’hui avec les Ramoneurs de Menhirs et leur punk à cornemuse…déjà présentes dans « Vive le Feu »… Mais comme rien n’est jamais totalement terminé, le groupe, qui s’est séparé en bons termes, se retrouve en 2003 pour une série de concerts suivis en 2006 d’un nouvel album « Invisible ». Pas un mauvais disque, loin de là, mais très loin du feu qui brûlait quelques années auparavant.
Et que reste-t-il ? D’abord une série de groupes qui participèrent de près à l’aventure (Ludwig Von 88, Parabellum…) ou en furent issus (La Mano Negra, Pigalle/Les Garçons Bouchers, Les Négresses Vertes et tant d’autres). Ensuite une certaine idée de l’indépendance dans le milieu artistique, indépendance qui permettra l’émergence bien des années plus tard des groupes de la « French touch » mais aussi la génération des Dominique A/Miossec & co.  Il reste un cri enfin, magnifique, celui de François à la fin des ultimes concerts à l’Olympia :
« Combien êtes-vous dans la salle ? Formez des groupes de rock… LIBRES ! »

Ou bien allez-vous faire foutre.

Rééditions de la discographie intégrale (albums, lives; compilations) des Berurier Noire (décembre 2012 puis mai 2013)

 

 

A propos de Bruno Piszorowicz

A propos de Benoit Platton

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