Dès le générique sur fond rouge avec ses accords de piano déchirants, Le Corps et le fouet s’inscrit dans un ailleurs, invoque les fantômes littéraires des Hauts de Hurlevent et des nouvelles d’Edgar Allan Poe. Il partage avec Lisa et le diable, un désir, un souffle de s’éloigner de tout réalisme, de franchir une barrière vers un ailleurs que ne renieraient pas les surréalistes. L’espace et le temps sont brouillés, perdus dans des limbes, seulement rattachés par une sombre histoire de vengeance.

L’influence de Bava sur des auteurs aussi variés que David Lynch, Kiyoshi Kurosawa, Joe Dante ou encore Martin Scorsese éclatent dès les premiers plans. Pourtant, en apparence, le récit est clair, ancré, et pas seulement un prétexte à déployer une technique aussi admirable soit-elle. La mise en scène transcende le matériau de base pour mieux nous embarquer dans une dimension irréelle et poétique.

Le Corps et le fouet débute de façon magistrale, pas seulement grâce à ces splendides images nocturnes filmant le personnage maléfique de Kurt Menliff à la manière d’une ombre chinoise sur son cheval. Le souffle du vent, puis les vagues de la mer se mêlent aux accords de piano obsédants, composant une ritournelle macabre et romantique qui ne cessera de revenir de manière récurrente tout au long du métrage. Tout comme le vent. La mer. Et surtout le bruit claquant du fouet. Mario Bava travaille un environnement sonore à la manière d’un chef d’orchestre, ne laissant rien au hasard. Cette matière sonore, omniprésente, à la fois angoissante et envoûtante, sert admirablement les qualités picturales de cette œuvre à la beauté secrète et d’une subversion inédite pour l’époque.

Le sujet avait effectivement en lui toutes les raisons de subir des interdictions et des coupes diverses. Le sadique Baron Kurt Menliff revient dans la demeure familiale à la demande de son frère cadet, Christian, après un long exil où il aurait poussé au suicide sa sœur Tanya. Christian possède le château et les terres: il a épousé Nevenka qui fut jadis la maîtresse de Kurt. Après la mort de celui-ci, Nevenka affirme qu’il revient chaque nuit la harceler et la violenter avec son fouet.

Cette incarnation de la beauté, une adepte des plaisirs sadomasochistes, éprouve une jouissance particulière à se faire flageller. Imaginez l’affolement de la censure au début des années 60. Surtout que la première séquence SM réalisée en extérieur près de la mer, si elle ne comporte pas de sexe visible, dans le sens où l’on ne voit pas un bout de sein dépasser, n’en demeure pas moins explicite, sauvage, d’une sensualité folle, excitant les sens et parvenant à jeter un regard déviant faisant fi de toute la sacro-sainte morale judéo-chrétienne.

Les éléments naturels se déchaînent, la position lascive de Nevenka sur le rocher et son regard pétri de désir, la perversité à peine voilée du dominateur Menliff, instaurent un climax transgressif et hypnotique, élevant ce film gothique au dessus des productions similaires réalisées en Italie à la même période.

Toutes les conjectures diégétiques, invitant le spectateur à dénouer les fils d’une intrigue diabolique fondée sur une machination, sont écartées par un cinéaste plus libre que jamais, ne se reposant pas sur les codes usuels du cinéma d’épouvante gothique en vogue, misant soit sur une rationalisation des éléments narratifs, soit sur un fantastique pleinement assumé.

Le Corps et le fouet se fraye un chemin beaucoup plus sinueux. L’interprétation purement surnaturelle n’est pas à écarter, mais une autre approche plus fascinante et perverse est à prendre en considération pour apprécier pleinement ce conte noir et charnel.

Nevenka, obsédée par la présence « sexuelle » de Menliff, ne sombre-t-elle pas dans une folie irréversible au point de s’auto flageller, de rejoindre son amant imaginaire dans sa tombe dans un désir quasi nécrophile ? L’enveloppe fantastique n’est qu’un leurre, le substitut idéal pour raconter une histoire passionnelle qui dépasse tout entendement, qui transcende les lois du genre.

Le Corps et le fouet n’est rien d’autre au fond qu’un film d’amour fou, absolu, excessif, intemporel. Qui bafoue la morale dans un geste de pur cinéma où l’esthétique gothique ne parait jamais gratuite, mais crée des émotions incroyables. Souvent perçu comme un cinéaste froid et misanthrope, ce qu’il est sur certaines de ses œuvres (6 femmes pour l’assassin, La Baie sanglante), Mario Bava s’abandonne à ses penchants érotomanes et romantiques dans Le Corps et le fouet, grâce à un travail plastique étourdissant. Les zooms, rares mais pertinents, agissent comme des inserts purement sexuels, les objets sont de purs ornementations fétichistes, le décor de la demeure labyrinthique a rarement été aussi bien mis en valeur grâce à une photographie magnifique, laissant exploser une colorimétrie savamment dosée entre bleu, vert et rouge. L’habileté des mouvements de caméra et les cadrages insolites, induisant plusieurs interprétations dans un même plan, élève cette symphonie morbide et sensuelle au rang de pur chef d’œuvre.

Daliah Lavi, dans un rôle pourtant taillé sur mesure pour Barbara Steele, est belle à se damner tandis que Christopher Lee a rarement été aussi inquiétant et attirant à la fois. Le plus curieux reste que Bava, pour une œuvre très personnelle, se dissimule sous le pseudo de John M Old. Il en va de même pour toute l’équipe technique et une partie de la distribution.

Le combo DVD/Blu-ray somptueux de ESC envoie aux oubliettes le DVD de Mad Movies, bien qu’à l’époque le seul fait de posséder le film suffisait au bonheur des admirateurs du cinéaste. Trois entretiens (Gérard Lenne, Nicolas Stanzick, Laurent Aknin) agrémentent cette belle édition accompagnée d’un livret de 16 pages ainsi que du commentaire audio d’un des meilleurs spécialistes de Mario Bava, Tim Lucas.

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