Du nerf, des veines et divers fluides, en bouquet, semblent former les fondamentaux de ce film quelque peu oublié. Du nerf, des veines, divers fluides et pas grand chose d’autre. Rien n’est dit, sur ses personnages. A peine des bribes de passés sont suggérées, seule est montrée leur fuite d’un inconnu vers une liberté que l’on imagine rédemptrice mais jamais délimitée. Une unique vérité : ces hommes-là ne sont pas formés de bonté. Mac (Robert Shaw) est homme aussi bourru que cruel et violent et Ansell, plus clame, semble totalement déséquilibré. Ils sont la glaise de l’imperfection, des failles et des démons, ils sont étrangement touchants, ils sont l’humain.

Deux Hommes en fuite ressemble plus à une introspection à travers le vide, le néant, une figure de style à la fois sèche et poétique, qu’à un film construit autour d’un arc narratif aux enjeux précis. Un magnifique objet, en somme, pourtant peu aimable (car follement exigeant et mental) mais porté par une tension disséminée tout au long du film. L’action métaphysique en permanent mouvement pourrait rappeler autant le Skolimowski de Essential Killing que le Konchalowsky de Runaway Train, voir McTiernan ou Michael Mann dans sa manière de ne discourir que par l’action.

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Le film voit alors se transformer les deux hommes en bêtes à abattre. Un danger physique, danger de mort qui confère une vision antispéciste à cette traque. L’homme comme l’animal, en fuite et sans réelle issue face à ses prédateurs (ici, deux hélicoptères militaires) semblant jouer avec leurs proies comme pour les enfermer dans l’immensité qu’ils sont contraints de fuir à nouveau vers, peut être, la folie. On les imagine échappés d’un enfermement et cette chasse les contraints à recommencer. Ceux qui fuient seront-ils jamais libres ?

Les deux hommes sont alors forcés à l’entraide pour survivre. L’un apporte une présence physique et l’autre une présence morale leur permettant, ensemble, de se tenir le plus loin possible de la mort ou de la démence. Une relation étrange, par instant filiale, se crée entre eux et, avec le temps, les rend attachants. Liés par l’échappée rendue obligatoire par une guerre absurde ou un état totalitaire. Tout est tu, ni localisation géographique précise, ni ennemis nommés pour rapprocher le film de Beckett et de l’absurde. Cette fuite, cette recherche d’ailleurs si aléatoire n’aura jamais aucun sens. Absurdité dramatique que l’on pourrait, rapprocher de son évidente abstraction picturale (le film aurait été inspiré d’un tableau de Francis Bacon insérant l’abstraction dans un paysage, l’un dévorant l’autre). “Figures in a landscpe”, le titre original, traduit incroyablement bien cette singularité presque conceptuelle qui déshumanise ses personnages pour n’en faire que des figures placées et observées au sein d’une scène.

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Le scénario – qui est une adaptation de roman de Barry England – était déjà passé par les mains glissantes de nombreux grands réalisateurs (Huston, Zinnemann…) et l’un des rôles fût même proposé à Peter O’Toole avant d’atterrir tardivement chez Joseph Losey. Malgré la grande instabilité de l’entreprise, Joseph Losey amène le film dans un ailleurs très singulier et pourtant intime à ses obsessions mutiques et humanistes. Le film fût par ailleurs assez radicalement réécrit (parfois au cours du tournage) par Robert Shaw pour le vider de toutes ces certitudes et y insérer tous les mystères et ambiguïtés nécessaires à son traitement. Dès lors, qui mieux que Joseph Losey (contraint à l’exil par le Maccarthysme) pour mettre en scène ce projet de parias construits autour de deux expats d’on ne sait où.

La caméra presqu’animale scrute, cherche, fouille et – lorsqu’elle les trouve – écrase les fugitifs dans leur environnement à grands renforts de plan longs et pesants à la largeur et la plongée régulières. La nature fantasmagorique s’étend et se meut sous l’image et autour des protagonistes jusqu’à une former une entité organique à l’image de la musique utilisée avec parcimonie et d’un découpage aussi surprenant que fonctionnel.

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Losey traine ses personnages au-delà de leur état, de leur fuite et jusqu’au seul échappatoire opposable à la recherche de liberté. Ainsi, l’homme n’est qu’un animal partageant, au cours du film, des besoins, et des peurs identiques. Fuir la mort jusqu’à l’abandon total de soi. Mais la battue, cruelle jusqu’à son aboutissement, ne proposera jamais rien se rapprochant d’une quelconque rédemption ou sérénité intérieure et s’achèvera dans un nihilisme des plus viscéraux. Comment en aurait-il pu être autrement ?

A propos de Lucien Halflants

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