En dehors de ses propres films, de documentaire et de fiction, le réalisateur portugais Joaquim Pinto est connu pour son travail d’ingénieur son sur les plateaux de cinéma et de monteur, mais également pour la production d’œuvres emblématiques, notamment “les Souvenirs de la Maison Jaune” et “La Comédie de Dieu” de  João César Monteiro.

“Et Maintenant ?”,
son dernier film, est un documentaire autobiographique en forme de journal filmé. Le cinéaste, co-infecté par l’hépatite C et le virus du Sida, enregistre, après deux tentatives de soin infructueuses, les effets d’un nouveau traitement médical, physiquement très éprouvant, que l’on teste sur lui sans garantie de réussite. Contraint d’arrêter ses activités cinématographiques à cause de son affaiblissement, Pinto s’est installé avec son compagnon (et mari) Nuno Leonel en pleine campagne lisboète, entourés des quatre chiens qu’ils ont recueillis tous deux, au gré de leurs pérégrinations. Seuls des voyages à Madrid, effectués pour y recevoir les soins expérimentaux, inaccessibles au Portugal, interrompent brièvement cette retraite…

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Avec “Et Maintenant ?”, Pinto dépasse le seul journal “clinique”, car le film est un journal de “vie” plus vaste, qui documente sa relation très forte avec Nuno et l’existence qu’ils s’inventent ensemble, maladie ou non, loin de la société urbaine. Pinto resitue également sa maladie, qui n’est pas un cas d’exception, dans un contexte plus général, où s’entremêlent la politique, l’histoire, la religion et les intérêts économiques. C’est une réflexion globale sur l’état de la société et du Portugal, sur son retard médical lié à la crise, voire au déni du problème attenant de la drogue, de l’hépatite et du VIH. Compte tenu de sa retraite, Pinto questionne les valeurs et choses qui lui semblent les plus fondamentales. Que reste-t-il quand on se défait comme lui de tout ce qui est superflu, du cycle de la surproduction et des faux besoins, et même de son ancrage dans la profession ? L’amitié, l’amour ; les activités simples et quotidiennes, le jardinage, la cuisine, la culture potagère ; la lecture, l’introspection… Que restera-t-il du parcours de toute une vie ? et d’une civilisation, la nôtre, considérée comme évoluée, mais toujours prise dans un cercle infructueux, d’argent et de gâchis ? Pinto se garde pourtant de tout apitoiement, menant son autocritique, ou d’un pessimisme trop péremptoire. Le journal du réalisateur est d’abord une recherche de sens, un essai énoncé dans le présent de l’expérience, vaille que vaille, dans les désordres du corps et de l’esprit. Il garde un ton contemplatif et réflexif. Pinto reste attentif aux êtres chers qui l’entourent, et à la beauté régénératrice de l’environnement naturel, encore menacé par l’inconséquence humaine (la pollution, les incendies criminels…).

Le film retrace ces étapes de doute, ces remises en question intimes, et cet effort reconduit par le cinéaste pour ne pas s’enferrer dans sa propre maladie. Le montage est à la fois chronologique, il narre cette expérience de traitement sur une durée d’un an, et très ouvert dans son matériau. Il tisse librement les instants de vie présents et les introspections dans le passé ; souvenirs d’enfance, amis malades perdus trop tôt, parcours dans le cinéma. L’autobiographie se dessine à rebours avec l’épreuve de la maladie : par retours cycliques, bouffées, brèches, ou bilans compulsifs. Il s’agit autant de se raconter que de rendre hommage à tous les autres, qui continuent de compter malgré leurs disparitions, et quelles qu’en soient les raisons : Guy Hocquenghem, Serge Daney, Colpi, João César Monteiro, Robert Kramer… Les premières manifestations de la maladie, lors du tournage de “Loin” d’André Téchiné, y sont retracées après coup, en suivant un rythme subjectif très naturel (la voix intérieure de Pinto en off), sans mécanisme chronologique, dans le calme ou la confusion des pensées remémorées qui affluent. Il en ira de même de la rencontre avec Nuno, l’amant, compagnon indistinct de vie, de maladie et de création, dont le film dresse également le portrait très attentionné. En ce sens, “Et maintenant ?”, documentaire au long cours, est bien une mise en récit, d’une forme ample, assez délicate et sophistiquée, qui dépasse la description resserrée et factuelle des manifestations “pathologiques”. Ce projet de récit qui ouvre le contenu sans l’écarter, est tout à fait perceptible dans la forme du montage, aussi limpide que complexe : une sorte de fenêtre élargie, sur l’intérieur et l’extérieur, avec son inquiétude “philosophique” en fond d’écran.

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 L’intelligence de Pinto, qui est aussi sensible (soin de la cinématographie, des images et du son), et pas seulement “discursive”, consiste à replacer sa situation individuelle et à la relativiser au sein d’un état des lieux général – un véritable “et maintenant, où en sommes-nous ?”, adressé à soi et à la communauté, qui questionne l’institution humaine, son devenir historique, et plus directement, l’empirisme des sciences médicales, les discriminations avouées ou insidieuses des homosexuels, l’insuffisance du dépistage, le commerce des antidépresseurs… Ce pessimisme est tempéré par la tranquillité du double “asile”, naturel et intime, et surtout par un espoir de vie qui n’est pas claironné par Pinto, mais bien présent, sous la forme d’une persévérance, discrète mais quotidienne – un effort de pensée et de mouvement continu pour ne pas s’exclure de la vie. Contrairement à l’image que pourrait donner le film à priori (celle risquée du repli dans la maladie et du voyeurisme éprouvant), il en ressort un certain apaisement, un sentiment de plénitude à l’image de son affiche, célébration radieuse d’un instant de vie, beau mais forcément fragile.

“Et Maintenant ?” (E Agora ? Lembra-me) de Joaquim Pinto, Portugal, 2013
(film sorti en salle en novembre 2014)

sortie DVD le 23 juin 2015 chez Epicentre Films
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A propos de William LURSON

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