Georges Lautner – “Le septième juré”

Et si Georges Lautner avait raté l’opportunité d’être un grand cinéaste ? Avec des films à la qualité le plus souvent inversement proportionnelle à leur succès populaire, il est permis de se demander s’il n’a pas troqué son talent contre son manque d’ambition et son allégeance à Belmondo et Delon. Au service de ces majestés, Lautner s’est en quelque sorte laissé avaler par cet enchaînement de produits calibrés autour de leurs stars au point qu’on confonde parfois certains de ses films, se demandant s’il est bien de lui ou de Jacques Deray ou Henri Verneuil, deux autres cinéastes habitués au Box Office français et au cheminement de carrière assez proche. On peut au moins reconnaître à Lautner, malgré l’illustration d’une virilité justicière rentrant dans le cahier des charges, celui à s’être peut-être le moins commis dans une idéologie réac un peu douteuse. Pour ce qui est de ses comédies les plus connues, les célèbres tirades de Michel Audiard ont également fini par lui voler la paternité de ses films. Evoquez Les Tontons flingueurs ou Les Barbouzes, ou Ne nous fâchons pas, et l’on vous citera plus volontiers Audiard que Lautner.

On aura hélas peu de recommandations à faire entre de gentilles pochades gouailleuses à voir pour la fidèle équipe Constantin/ Darc/ Ventura/ Blier… (Laisse aller c’est une valse, La Valise..) et de vrais nanars à fuir (La Cage aux folles III, Ils sont fous ces sorciers, Joyeuses Pâques, Le Cowboy, etc.). Restent quelques œuvres tout à fait honorables, telles Les Seins de Glace, Mort d’un pourri, ou les sympathiques Monocle.

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Pourtant, quand on voit les superbes Le Septième juré et La Route de Salina, il est impossible de ne pas y ressentir l’amertume du reniement et du renoncement. Adapté du roman de Francis Didelot, Le Septième juré est donc l’un des deux meilleurs Lautner, portant une patte très personnelle, et parfois très en avance sur son temps, quelque part entre le spleen d’un Simenon et la satire au vitriol d’un Mocky. Son sens de l’image et du cadre impressionne et son noir et blanc mélancolique s’accorde à la dépression des esprits. Le Septième juré part d’un moment d’égarement. Petit week-end banal au bord d’un lac à la frontière suisse. Le clapotis de l’eau et le lancer de cannes à pêche. Les conversations banales. Et cet ennui, cette monotonie que Lautner capte instantanément. A l’heure de la sieste, Grégoire Duval se promène, observe une jeune femme allongée, seins nus. S’approche, tente de l’embrasser, elle se débat, il l’étrangle. Personne ne l’a vu, tous sont là pour témoigner que Grégoire Duval faisait sa sieste et qu’il n’a pas bougé. Sylvain Sautral – le petit ami – est arrêté. Aucun ne doute. Il est le coupable, c’est une évidence. Laissons agir la justice, la loi et l’ordre. Grégoire Duval, nommé comme juré lors du procès, va s’acharner à disculper le criminel désigné, démontant un à un tous les rouages de cette petite société de notables, sûrs d’eux, plus criminels encore que celui qui commît le crime.

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Plongeant dans une amoralité dérangeante, Le Septième Juré suit cet anti-héros qui, par son acte puis sa décision, envoie voler en éclats les conventions. Ce crime l’amène vers la prise de conscience d’une vie ratée, étriquée, emprisonnée. En ce renversement des valeurs dans lequel le criminel va s’imposer comme l’instigateur d’un procès dont l’ampleur dépasse celle d’un simple fait divers, l’assassin se fait outil expiatoire investi d’une mission : dévoiler la vérité, l’ordure sous la propreté, la rugosité sous le lisse. La première séquence est d’ailleurs joliment symbolique, tout en trompe l’oeil : tandis que retentissent les notes tourmentées de Vivaldi, on suit un pécheur sur un lac où la brume persiste, avant que le soleil n’éblouisse le paysage, et le découvre de sa clarté trompeuse. Et à l’image de l’onde apaisée, la réalité – cette scène que nous jugeons anodine et sereine à la première vision – n’est qu’un leurre…

Tel un nouveau Meursault, le héros meurtrier – car trop ébloui par le soleil – de L’étranger de Camus, Grégoire Duval nous immerge dans ses paroles, commençant par la tentation de se disculper, allant même jusqu’à invoquer la légitime défense, comme s’il s’agissait de se défendre contre la beauté juvénile scandaleuse qui le renvoie à sa propre laideur, et à son état de marionnette du système. Il ne conçoit pas que son équilibre quotidien puisse être menacé par ce moment d’égarement. Comme une sentence perpétuelle posée sur l’image, cette voix off, confession lancinante et implacable, symptomatique d’abord se fait autocritique puis accusatrice. On découvre un Grégoire étouffé tout le long de sa vie, dans ses sentiments et ses choix, ayant enfin trouvé l’occasion à travers son crime de hurler tout son désespoir et sa haine du milieu à la face du monde. Le Septième Juré est un film inconfortable dans son amoralité et son pessimisme tranchant, le paradoxe du crime révélateur conduisant à une expiation au message trop pessimiste pour être franchement rédemptrice.

Les cinglants dialogues de Pierre Laroche n’ont rien à envier à ceux d’Audiard. Bien au contraire, ils ne se contentent pas de saillies ironiques ou de joutes argotiques, mais dans une langue d’une beauté presque célinienne traduisent un désenchantement sur le monde et l’homme. Tous coupables, tous minables. Par petites touches, Lautner égratigne cette petite société tranquille, de gens parfaitement normaux, refermée sur ses préjugés et son autosatisfaction, qui s’éveille à la haine ordinaire lorsqu’un drame vient troubler le quotidien. Et si justement, cet élément perturbateur n’était pas le crime, mais la victime elle-même, que chacun aurait aimé voir disparaître, bien trop libre, bien trop jolie, bien trop femme ? Elle éveillait les regards suspects, l’envie, la jalousie des femmes et les désirs libidineux de leurs maris. Le Septième Juré pose un regard critique et féministe, en esquissant le portrait d’une jeunesse qui évolue et s’affranchit et dérange en servant de révélateur aux préjugés et à la bêtise collective. La petite est morte, ce sont des mots émus d’abord, mais d’autres qui se libèrent ensuite. Cette « petite pute » était bien gênante, sa disparition n’est pas une grosse perte. Aidé par un scénario subtilement pervers, Lautner démontre combien la culpabilité rentrée explose au travers de la parole collective. Car, à la manière de Qui a tué Harry ?, tous finalement auraient pu commettre ce crime, pris dans leurs pulsions et leurs frustrations. Tout dans le Le Septième Juré tourne autour de cette notion de « passage à l’acte ». Grégoire Duval a fait le boulot à la place des autres.

Le Septième Juré et sa satire acerbe de la bourgeoisie de province annonce clairement le cinéma de Chabrol, et rappelle d’ailleurs le magnifique Juste avant la nuit avec lequel il partage ce dilemme de l’assassin révélateur de la pourriture sociale et qui se voit contraint de cacher son crime et de subir comme une torture sa culpabilité, sous l’emprise de sa femme. En 1971, Stéphane Audran et Michel Bouquet incarneront un couple très proche de celui joué par Danièle Delorme et Bernard Blier.

Et même si certains traits paraissent un brin caricaturaux (le beauf patriote lançant son sempiternel « garde à vous et vive la France »), l’intolérance et le fascisme ordinaire qui transpirent dans ces visages communs résonnent d’une contemporanéité surprenante. Gravitent autour de Grégoire une galerie de personnages ignobles – un Francis Blanche fascinant et ignoble procureur – ou bouleversants, tel ce vétérinaire désabusé et alcoolique qui semble avoir tout deviné. Tel un sage omniscient, il en dit à la fois trop et pas assez tout en utilisant son ironie comme déguisement du désespoir. Jamais on ne dira à quel point Maurice Biraud était un acteur génial, damant presque le pion à Bernard Blier lorsqu’il apparaît.

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On remarquera également, combien Le Septième Juré anticipe sur le brûlot politique d’Elio Petri, Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon, avec son héros chef de la brigade criminelle ayant tué sa maîtresse, cherchant avec véhémence à se faire accuser, en en apportant toutes les preuves, mais toujours protégé par sa classe sociale et la force des institutions. Sans atteindre la folie absurde du film de Petri, Le Septième Juré évoque cette même idée du droit du pouvoir et des privilégiés à commettre les plus grandes exactions en tout impunité. Se rangeant parmi les grandes œuvres sur la toute puissance de l’injustice et des classes privilégiées. Pour un peu, si Lautner avait poursuivi dans cette voie il serait devenu cinéaste marxiste ou anarchiste.

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La copie restaurée est magnifique, le noir et blanc de la photo de Maurice Fellous y resplendit tant dans ses extérieurs surexposés ou grisâtres que dans ses gros plans de visages. En guise de supplément, un intéressant documentaire de 22 minutes dans lesquels Yves Rodallec, Bernard Blier, Georges Lautner, Bertand Blier, Jean-Philippe Guerand et Philippe Lombard s’expliquaient sur les origines du films et sa gestation. Une scène alternative de la scène de meurtre est également proposée, expurgée de sa nudité pour les ventes à l’international. Une édition parfaite pour nous rappeler cette réussite de Georges Lautner, cinéaste au double visage.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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