John Frankenheimer – "Seconds, l’opération diabolique" (1966)

C’est un film très curieux de John Frankenheimer qui ressort ces jours-ci grâce à Lost Films, après des années d’invisibilité. "Seconds", son titre original, désigne des personnes entre deux âges, fatiguées de leurs existences, qui décident de "renaître" dans une nouvelle vie. Une organisation clandestine les remodèle et leur vend une seconde identité. On comprend vite que cette entreprise souterraine avec son monde parallèle, n’est qu’un reflet distordu de la société américaine et de son capitalisme aliénant. Elle bâillonne l’individu, le clone selon ses modèles, lui impose son conformisme. La virulence de cette image, même si le propos reste une peu oblique, a valu de profondes inimitiés au film. L’utilisation de Rock Hudson dans un contre-emploi peu flatteur, a achevé de condamner le film aux yeux de la critique et du public. Raison de plus pour redécouvrir ce film maudit, inventif et "diablement" biscornu.
 
 
Un banquier vieillissant, Arthur Hamilton (John Randolph), lassé de son existence, se laisse attirer dans les rets d’une organisation secrète par un ami qu’il croyait mort. La société propose des services d’un genre inédit : contre rétribution, elle fait disparaître ses clients et leur offre une seconde existence, personnalisée selon leurs envies. Au terme d’une longue opération de chirurgie esthétique, Arthur rajeunit de vingt ans et devient Tony "Antiochus" Wilson (Rock Hudson), un artiste peintre fortuné. Il laisse derrière lui tout ce qui le rattache à sa première vie : sa femme, sa fille, son métier ennuyeux. Arthur devient donc Tony, un prototype d’homme idéal : c’est un quadragénaire séduisant qui vit dans une luxueuse villa au bord du Pacifique. Néanmoins, son insatisfaction demeure : son existence est usurpée et son accomplissement, illusoire. Il se met à rêver d’une nouvelle chance pour pouvoir prendre en main sa destinée, au lieu de la recevoir clé en main comme un produit ficelé.
Le film de Frankenheimer se distingue par son travail photographique, d’un  noir et blanc très contrasté, avec une utilisation de focales courtes qui anamorphosent l’image. On y retrouve le grain charbonneux des films noirs. Les déformations visuelles évoquent les miroirs des fêtes foraines, les univers parallèles de M.C. Escher ou les malaxages surréalistes. Ce traitement fascinant, bien qu’un peu appuyé, est dû au prestigieux chef opérateur, James Wong Howe. L’histoire mêle aussi de nombreuses références littéraires : le personnage principal suit un long itinéraire kafkaïen au terme duquel il renaît en jeune antéchrist californien ; il est une sorte de créature de Frankenstein qui a soldé son âme contre une vie d’aisance et une apparence de perfection. Néanmoins, ces allusions restent discrètes et ne surchargent pas le film d’un discours trop explicite. Le récit garde au contraire une certaine opacité, sans contours prévisibles. C’est une expérience subjective, cotonneuse et tâtonnante, mais toujours ancrée dans des situations réalistes.

Malgré ses qualités, "Seconds" a une conduite un peu erratique, avec des choix de narration intrigants. La partie centrale narrant l’adaptation de Tony à son nouveau milieu est étirée. La fête du vin, avec sa longue transe païenne, est un épisode insolite, une sorte de baptême psychédélique placé à mi-film. Enfin, la transformation de Rock Hudson en anti-héros apathique, est audacieuse mais à double tranchant. La performance de l’acteur, décriée à l’époque, appuie bien les faiblesses de Tony, sa médiocrité et sa vacuité, mais elle rend le personnage déplaisant. Ces "anormalités", loin de desservir totalement le film, appuie son étrangeté et sa difformité, qui s’étend à la narration toute entière. Enfin, il y a deux grands moments de cinéma qui encadrent magistralement le récit, et font à eux-seuls le prix du film. C’est d’abord l’ouverture très sinueuse qui se prolonge jusqu’à la scène de l’opération, avec son mélange de filatures, d’intrigues absconses, de parcours somnambuliques, sa caméra flottante. C’est aussi toute la fin, long crescendo horrifique et point d’arrêt, d’une violence très abrupte.

 
"Seconds" doit sa grande singularité à sa facture visuelle, composite et dissonante, et à ce récit flottant. Les moments les plus réalistes côtoient les déformations les plus impromptues. Le film se maintient dans cet entre-deux monstrueux, d’un grotesque bancal, plein d’ambigüités réalistes et cauchemardesques. Son registre incertain est d’une accommodation malaisée, comme dans le générique d’ouverture de Saul Bass, qui multiplie les gros plans déformés et semble mimer les efforts de mise au point du héros. A la croisée du film noir et du fantastique le plus dystopique, "Seconds" demeure malgré des imperfections, un film de série B très inventif, d’une noirceur peu commune. Il dresse le miroir inversé d’une société contrefaite, avide et normative. Plus qu’une simple bizarrerie visuelle ou narrative, c’est une fable critique qui mérite largement d’être (re)découverte.
 

 

 

A propos de William LURSON

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