Jean-Max Causse et Roger Taverne – « Le Franc-tireur » (1972)

Cette semaine ressort à la Filmothèque du Quartier Latin (Paris) le film Le Franc-tireur (1972). L’acteur principal est le regretté Philippe Léotard.
Nous proposons ici un texte que nous avons publié en italien, en 2003, dans le numéro 7 de la revue Il Nuovo Spettatore (Turin).

En janvier 2002 sort pour la première fois en France Le Franc-tireur (1) réalisé trente ans plus tôt par Jean-Max Causse et Roger Taverne. Le Franc-tireur semble avoir souffert de l’image relativement peu avantageuse qu’il donne de la Résistance. Le film, qui ne peut être distribué pour des raisons financières et juridiques, est notamment écarté du Festival du film français de Grenoble, en 1986, suite aux protestations d’une association d’anciens combattants qui y voient une « pantalonnade innommable qui va de ripaille en ripaille, de coucherie en coucherie et de beuverie en beuverie ».

Le récit à pour cadre la lutte des partisans dans le Vercors durant l’été 1944 (2). Causse et Taverne racontent l’aventure de Michel Perrat qui fait partie d’un petit groupe de combattants essayant de sortir du massif et qui finira pratiquement entièrement décimé par une colonne d’Allemands lancée à sa poursuite.

Perrat est venu dans le village d’une parente afin d’attendre que la guerre se termine et, lors d’une attaque des Allemands, il tue l’un d’entre eux pour se défendre, échapper à la mort. C’est un fils de collaborateur, un combinard qui a fait du marché noir. Il se retrouve dans la Résistance malgré lui, pratiquement par hasard. Il n’est en aucun cas mû par un idéal politique ou moral, et ne manifeste nul sentiment de solidarité envers ceux dont il va partager un temps l’aventure. Mais, à vrai dire, c’est tout le groupe des maquisards qui est constitué de combattants plus ou moins involontaires, plutôt inexpérimentés, parfois assez pusillanimes, venus sur le plateau afin de fuir les Allemands – qui pour attendre la fin de la guerre, qui parce que le vent a tourné et qu’il s’agit dès lors de se mettre à l’abri de représailles, ou qui poussé par sa compagne… Des hommes par ailleurs plus portés sur les plaisirs de la vie (la bonne chère, la dive bouteille, le sexe) que sur la gâchette…

Seul l’officier qui dirige le groupe est un homme de conviction. Mais il est naïf, croyant que les Allemands ne pourront venir à bout des maquisards du Vercors, que le plateau est inexpugnable, que les Alliés leur viendront en aide. Ou que, s’ils ne le font pas, c’est parce que des intérêts supérieurs le commandent. Les hommes qu’il a sous ses ordres sont, eux, beaucoup plus réalistes. Et leur réalisme est teinté à la fois de pessimisme et de cynisme. Car Causse et Taverne entendent rappeler que la Résistance extérieure a lâché la Résistance intérieure : « (…) ceux d’Alger, ce qui les préoccupe c’est de prendre le pouvoir. Nous, on ne compte pas. On seraient même plutôt gênants », dit l’un des personnages du film. Beaucoup des combattants du Vercors se sont effectivement sentis trahis, abandonnés par les Alliés et le Comité Français de Libération Nationale dirigé par le général de Gaulle et devenu le Gouvernement provisoire de la République Française en juin 1944, parce qu’attendant en vain les parachutistes, les armes et les munitions promis, n’obtenant pas l’appui aérien demandé, désespérant du débarquement en Provence. Est célèbre de ce point de vue le télégramme envoyé par Eugène Chavant, un chef civil du Vercors, à Alger en juillet 1944, au moment de la grande offensive allemande : « (…) Demandons ravitaillement en hommes, vivres et matériels. Moral de la population excellent, mais se retournera rapidement contre vous si vous ne prenez pas dispositions immédiates, et nous serons d’accord avec eux pour dire que ceux qui sont à Londres et à Alger n’ont rien compris à la situation dans laquelle nous nous trouvons et sont considérés comme des criminels et des lâches. Nous disons bien : criminels et lâches » (3).

Avec Le Franc-tireur, c’est une certaine mythologie de la Résistance véhiculée entre autres par le cinéma français de l’immédiat après-guerre qui est mise à mal, tournée en dérision. On est loin de l’unanimité patriotique et anti-« boche » de la population française, de la bonne entente entre ceux qui combattent sur le sol de France et Londres, notamment représentées dans un film comme Le Père tranquille de René Clément (1946).


Pour Causse et Taverne, l’Histoire est peuplée de pauvres bougres n’ayant pas les mêmes motivations et ne partageant pas les mêmes buts, qui sont dépassés par les événements auxquels ils participent souvent à leur corps défendant, mais qui sont en même temps, pour beaucoup, tout à fait conscients que la guerre est le moyen violent par lequel les puissants défendent leurs intérêts et leur pouvoir, imposent leur politique machiavélique, loin des idéaux qu’ils affichent. En ce sens, Le Franc-tireur est une œuvre pacifiste, renvoyant dos-à-dos les belligérants des deux camps, semeurs de mort. Les paroles de la chanson qu’interprète Marcel Mouloudji (4) au générique de fin donnent au film une partie de son sens : « C’est la dernière, c’est toujours la dernière : on le connaît par cœur ce refrain. L’ami, le frère que l’on enterre ne sont pas morts pour rien. Le temps de croire aux lendemains qui chantent, on passe à la suivante. On se fout de la gloire, on se fout d’être un héros. Les perdants peuvent chanter victoire quand ils ont sauvé leur peau ». Il faut d’ailleurs replacer Le Franc-tireur dans le contexte des années soixante et soixante-dix, celui de la contestation des pouvoirs en place et plus spécifiquement de l’opposition à la Guerre d’Algérie ou à ce qu’elle a représenté. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’un des maquisards, répondant au nom d’Ahmed, est algérien. Il s’agit de rappeler d’une part que des non Français, habitants des pays colonisés, se sont battus pour la France, d’autre part que le colonisateur a fait des ravages là où il est passé. Ahmed rappelle explique notamment que s’il lui arrive d’être ivre, c’est parce que les Français ont importé les vignes en Algérie.

On notera que le film dépasse le strict cadre historique qui est le sien en ce que l’ennemi n’est pas seulement, pour les protagonistes, l’Allemand, mais également le paysage du Vercors, majestueux et rude, aux allures de décor de western (5). Un orage à venir est vécu comme une lourde menace, le vent crée des bruits étranges et inquiétants. Les maquisards encore vivants se retrouvent vers la fin du récit dans une sorte de désert karstique dans lequel ils tournent en rond, tombent sans le vouloir nez à nez avec leurs poursuivants, sont victimes des accidents du terrain provoqués par le lapiaz. Les Allemands sont souvent invisibles pour les partisans parce que cachés par et dans le paysage. Ils semblent faire partie intégrante de la Nature. Et le bruit insolite des criquets (bruit artificiel mais faisant penser à celui des insectes, d’où le nom de l’instrument) qu’ils utilisent pour se repérer entre eux ou se donner des informations sans trop éveiller l’attention de l’ennemi renforce ce sentiment.

Au-delà de son apparence neutre, de son absence d’effet dramatique, et malgré une musique plutôt insipide, le film revêt un certain caractère symbolique et métaphysique : le parcours des maquisards est celui d’êtres qui doivent lutter pour survivre dans une nature hostile et labyrinthique, dont l’existence est une avancée sans réel but, toute dénuée de sens, en équilibre au bord du vide. Il n’est pas étonnant que le Mont Aiguille soit montré et évoqué dans Le Franc-tireur. C’est un rocher monumental, d’une hauteur de 2086 mètres, dont le sommet en plan incliné est tapissé d’une prairie. De sa dénomination « Supereminet Invius » a été tiré le surnom de « Mont Inaccessible ». Dans Le Franc-tireur l’idée d’inaccessibilité pourrait renvoyer à un héroïsme quasiment impossible à atteindre ou à concevoir par les protagonistes.

Un héroïsme, et une dignité, que, de façon muette et humble, avec une pointe de jubilation ludique, semble peut-être finalement atteindre Michel Perrat quand, seul survivant du petit groupe qu’il a intégré, il tue deux Allemands mais en épargne aussi deux autres, cibles trop faciles de la chasse d’hommes à hommes à laquelle les combattants se livrent et dans laquelle tous sont à la fois, ou tour à tour, gibier et traqueur.

 

Notes :

1) À noter que Franc-tireur est le nom d’un journal clandestin qui voit le jour en décembre 1941 – grâce à Jean-Pierre Lévy – et du mouvement de résistance, ancré à gauche, qui en est issu. À ne pas confondre avec Franc-Tireur et Partisan (FTP), nom du mouvement créé en mars 1942 par le Parti Communiste et qui en devient la branche armée.

2) À partir de juin 1940, des étrangers en exil et des Français qui fuient l’oppression nazie se cachent dans le massif du Vercors. Plus tard, ce seront des réfractaires fuyant le Service du Travail Obligatoire en Allemagne (STO) qui s’y réfugient. En mars 1941, l’ingénieur Pierre Daloz, avec l’aide de l’écrivain Jean Prévost, a l’idée de créer dans le Vercors une base pour des bataillons de parachutistes (c’est le « Plan Montagnards ») ; le massif constituerait une base arrière chargée de couper la retraite aux Allemands en cas de débarquement en Provence. Il reçoit l’accord de Jean Moulin, du général de Gaulle et des Alliés. Le plan commence à être mis en œuvre au début de l’année 1943. En juin 1944, environ 4.000 résistants occupent et tentent de verrouiller le massif, et proclament la « République du Vercors » (Le maquis du Vercors est né en décembre 1942). Les Allemands, au nombre de 15.000, s’en rendent maîtres en juillet. 600 maquisards sont tués. Environ 200 membres de la population locale sont massacrés, et 40 sont déportés.

3) Cité in Henri Noguères (en collaboration avec Marcel Degliame-Fouché), Histoire de la Résistance en France / tome 5, Robert Laffont, Paris, 1981, pp.380/381.
Dans l’immédiat après-guerre une polémique a eu lieu, notamment entre communistes et gaullistes, à propos de la tragédie du Vercors. En novembre 1945, Georges Dutheil attribue aux Services Secrets Français à Londres la responsabilité du sacrifice du Vercors. En 1947, François Grenier et Jacques Soustelle s’opposent sur cette question. Grenier affirme que « rien ne fut fait pour aider le maquis du Vercors » et que, « à Londres et à Alger, c’est la peur du peuple en armes, la peur de l’insurrection nationale qui dominait les esprits des états-majors gaullistes, tant civils que militaires » [cité in Anna Balzarro, Le Vercors et la zone libre de l’Alto Tortonese – Récits, mémoire, histoire, L’Harmattan, Paris, 2002, p.244]. Grenier a, dès juillet 1944, qualifié l’attentisme gaullien de « crime contre la patrie » et de « politique criminelle » [cité in Alain Guérin, Chronique de la Résistance, Omnibus, Paris, 2000, p.1168]. François Grenier était, en 1944, Ministre de l’Aviation dans le Gouvernement provisoire, et Jacques Soustelle directeur général des Services d’Action en France, à Alger.

4) Marcel Mouloudji (1922-1994) est un artiste engagé, proche, un temps, du Parti Communiste. Il a été acteur de théâtre et de cinéma, chanteur. En 1936, il participe à un mouvement artistique qui manifeste sa solidarité avec les grèves de 1936, et qui présente un ou plusieurs spectacles de théâtre dans des usines. Une expérience qu’il renouvellera, cette fois en tant que chanteur, lors des événements de mai 1968. Il a l’occasion d’interpréter la chanson de Boris Vian Le Déserteur lors de la chute de Diên Biên Phu en mai 1954. Un scandale éclate et la chanson est interdite d’antenne radiophonique.

5) Jean-Max Causse a affirmé s’être inspiré de westerns d’Anthony Mann, « le grand spécialiste des rapports des personnages et du terrain » (« Entretien avec Jean-Max Causse », novembre 2001, in Dossier de Presse du Franc-tireur).

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