Antonio Pietrangeli – “Le Célibataire” (1955)

Antonio Pietrangeli sur les écrans, ça continue – grâce à Camélia Films, et pour notre plus grand plaisir. Après Du soleil dans les yeux (1953), Je la connaissais bien (1965), Adua et ses compagnes (1960), voici Le Célibataire. C’est le deuxième long-métrage du cinéaste. On pourra être surpris de voir le désopilant Alberto Sordi au centre du récit, Pietrangeli étant surtout connu pour ses portraits de femmes et pour son féminisme… Et pourtant…

À cette époque, Alberto Sordi a le vent en poupe. Le succès arrive grâce au Cheik blanc (1952) et aux Vitelloni (1953) de Federico Fellini, et pendant quelques années, l’acteur tourne film sur film : treize en 1954, huit en 1955.

Le personnage qu’il incarne dans celui qui nous intéresse ici, Paolo Anselmi, a le célibat dans la peau (1). Pour lui, le mariage est synonyme d’emprisonnement à vie. Les noces sonnent le glas de toute liberté. La fidélité n’est pas son truc – d’où, peut-être, son problème avec les chiens. Paolo court les femmes et il n’entend pas s’arrêter. Il les collectionne – enfin, seulement celles qui sont à son goût ! Il consigne leur numéro de téléphone dans un minuscule carnet qui lui tient à cœur comme un missel.
Lorsque l’une d’elles s’accroche, manifeste son désir d’hymen, Paolo prend la poudre d’escampette ou la rejette sans ménagements.

« L’Albertone » concentre à merveille sur sa personne – dans son jeu, dans son comportement et son langage – tout ce que l’on sait et imagine du latin lover, et d’un spécimen qui serait particulièrement hâbleur, bluffeur, hypocrite, méchant, un peu lâche. Mais il est un séducteur maladroit (2), jouant de malchance – il marche allègrement dans une crotte canine, et du pied droit -, rentrant souvent chez lui la queue entre les jambes.
C’est qu’il n’est ni un gagnant ni un libertin s’assumant comme tel. Si c’était le cas, ce ne serait évidemment pas drôle.

© Camélia Films

Paolo connaît la solitude et il en souffre. Il n’a pas une vie facile. Il est un de ces ruraux venus à Rome dans les années cinquante pour tenter de profiter du boom économique. Il codirige une entreprise d’électroménager, mais n’a pas les moyens de se payer autre chose qu’une chambre minable dans une pension – dirigée évidemment par une femme autoritaire.
Pietrangeli n’a pas seulement recours à la voix off du protagoniste en tant que procédé narratif, mais aussi comme le signe de cet isolement du personnage qui parle au spectateur et/ou à lui-même parce qu’il n’a pas d’autre interlocuteur.

Petit à petit, sous la pression des sermons de son entourage, face à ses moult mésaventures, Paolo se décide à prendre épouse. Il est un passage jubilatoire, dans le film, où le discours promariage qu’il tient ne donne pas l’impression d’être uniquement celui destiné à tromper autrui – par exemple Peppino, le fiancé de sa sœur, qui tarde à se marier, et qui est sympathiquement incarné par Nino Manfredi -, mais une vérité qui le concerne et qu’il ne supporte de dire que parce qu’elle passe, justement, à travers ce qui semble être escobarderie.

L’ironie est qu’après enquêtes, longues interrogations personnelles concernant certaines demoiselles qu’il fréquente ou croise par le plus grand des hasards, Paolo va tomber dans les bras de celle dont on aurait pu imaginer que, même si elle travaille dans le même secteur que lui – elle tient un magasin d’électroménager avec son père -, elle est le genre de femme qu’il voulait éviter à tout prix : grande et droite, rigide au point qu’il la qualifie de « colonel d’artillerie ». Ce choix et les difficultés affectives et existentielles que Paolo connaît se comprennent si l’on pense à sa mère, à son caractère, au poids qu’elle fait peser sur la vie de son fils. En une certaine manière, c’est la Mamma Anselmi – bel exemple de Surmoi, sa photographie trônant sur le bureau de Paolo – qui met des bâtons dans les roues du héros, qui l’empêche de mûrir – on le sent parfois comme un enfant, joueur, mais aussi craintif, inquiet -, et qui choisit finalement la femme qui sera la sienne.

Pietrangeli réussit une pure comédie à l’italienne, douce-amère à souhait, avec l’aide de deux compères efficaces qui continueront à travailler avec lui sur plusieurs films : les coscénaristes Ruggero Maccari et Ettore Scola. Une comédie d’autant plus intéressante cependant que, au-delà, de la dimension divertissante, Pietrangeli réussit à faire passer, à travers les situations narratives et les dialogues, la dénonciation qui fait la marque de son cinéma : celle du machisme régnant en Italie et de la soumission à laquelle est cruellement poussée la femme.

 

Note :

1) Il est amusant de noter qu’Alberto Sordi a été célibataire toute sa vie. Cf., à ce propos, Aa.Vv., Alberto Sordi e la sua Roma, Gangemi Edirore, Roma, 2013, p.164.
2) En 1954, Alberto Sordi a joué dans Il Seduttore de Franco Rossi. Il a le rôle d’un homme marié qui multiplie les infidélités.

 

© Camélia Films

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