Même s’il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier volume de l’imposant ouvrage de Pascal Françaix pour apprécier le deuxième, il est préférable d’avoir bien en tête la notion de « Camp » que l’auteur avait précisément définie en guise d’introduction pour bien en saisir les enjeux. Rappelons-la en quelques mots très schématiques : le « Camp », c’est l’extravagance érigée en esthétique, un goût prononcé pour l’artifice et la mise en scène, la revendication d’une identité (notamment homosexuelle mais pas exclusivement) par l’intermédiaire de l’outrance, « l’exhibitionnisme exacerbé, la primauté du second degré, la sublimation par le grotesque ».

Après avoir arpenté les territoires du cinéma fantastico-horrifique et du cinéma d’exploitation (de Doris Wishman à Russ Meyer), Pascal Françaix aborde ici les genres plus « grand public » que sont la comédie et le musical. L’intérêt de l’ouvrage est, une fois de plus, de proposer un autre regard sur l’histoire du cinéma, d’en explorer le centre et les marges sous l’angle du « Camp ».

Parmi les figures les plus connues, l’auteur analyse dans un premier temps l’œuvre comique de Jerry Lewis et celle de Mel Brooks, décelant dans le comportement très régressif, infantile et asexué du premier des éléments « Camp » et un sous-texte gay qui paraît évident à la lecture de l’ouvrage (l’analyse très stimulante de Docteur Jerry et Mister Love). Chez Mel Brooks, c’est « sa fascination pour les mythes de l’âge d’or hollywoodien et pour l’univers de Broadway, sa nature immodérée et extravertie [qui] le désignent naturellement comme un pourvoyeur potentiel de Camp ». Tout en pouvant se montrer critique avec les films qu’il analyse (parfois un peu injustement pour certains films de Frank Tashlin), Pascal Françaix tente d’en extraire les éléments qui permettent de les insérer à son corpus. C’est donc tout naturellement qu’il se penche également sur le cas des émules de Mel Brooks (Drôle de séducteur de Gene Wilder, Mon beau légionnaire de Marty Feldman…) où qu’il dresse un panorama passionnant d’une certaine descendance du Certains l’aiment chaud de Wilder abordant la question homosexuelle à travers la comédie, que ce soit de façon plus ou moins larvée. Il y sera question de films tardifs de certains grands maîtres du cinéma, qu’il s’agisse de Vincente Minnelli (Au revoir Charlie), de Stanley Donen (L’Escalier) ou George Cukor (Voyage avec ma tante).

Dans son Livre 5, l’auteur s’intéresse à ce qu’il nomme le « Pop Camp », chapitre passionnant car il confronte cette notion à celle de « pop culture » qui triomphe à partir des années 60. Avec finesse et précision, Françaix explore les liens entre les deux, comment le Camp fut, en quelque sorte, un précurseur de cette « pop culture » (l’idée d’inversion des valeurs, de mise en valeur de l’éphémère, de l’artifice…) qui se le réappropria en niant un sous-texte homosexuel pourtant primordial : « Son prodigieux succès dans les années 60-70 fit du public mainstream un consommateur boulimique de produits imprégnés de sensibilité queer, ou issus de la culture gay – qui, du même coup, se découvrait une véritable valeur économique, tant qu’elle s’interdisait d’y poser trop ouvertement son estampille. »  Dès lors, l’essayiste divise les films en trois catégories : ceux relevant d’un cinéma d’avant-garde réalisés par des cinéastes ouvertement homosexuels et jouant la carte d’un « Pop Camp gay militant », les films à thématique homosexuelle destinés au circuit commercial classique (« on y trouve fréquemment des œuvres provocatrices et stimulantes, recourant sciemment à une esthétique Camp gay, comme le mythique Myra Breckinridge (Michael Sarne, 1970), The Loved One (Tony Richardson, 1965), Fantasmes (Stanley Donen, 1967), Outrageous ! (Richard Benner, 1977), etc. ») et enfin, des « films Pop Camp « dégayifiés » », « destinés au public hétéro mais qui transpirent parfois une sensibilité Camp homosexuelle « involontaire » » (par exemple, Skidoo de Preminger, La Vallée des plaisirs de Robson ou Candy de Richard Marquand).

Si le chapitre est si réussi, c’est sans doute car Pascal Françaix parvient à saisir à travers quelques grosses productions hybrides et aberrantes irriguées par le Camp quelque chose de la fin des grands studios hollywoodiens et de leur volonté de rester malgré tout en phase avec la jeunesse. Tandis que le Nouvel Hollywood saura renouveler profondément le cinéma américain, le système des studios accoucha d’œuvres extravagantes, désireuses de prendre le pouls de la jeunesse et de la « pop culture » (sujets plus « modernes », psychédélisme, libéralisation des mœurs) sans trop savoir qu’en faire. Et c’est de cette dichotomie que nait parfois le Camp, entre mauvais goût plus ou moins assumé et roublardise commerciale.

Après une analyse de la trilogie « Camp » de Joseph Losey (Modesty Blaise, Boom et Cérémonie secrète), c’est sur l’œuvre baroque et provocatrice de Ken Russell que Pascal Françaix achève cette partie de son livre avant d’aborder la question du musical. Là encore, l’auteur retrace de manière particulièrement pertinente un moment où les studios choisissent de « rajeunir » la comédie musicale classique sans en renouveler particulièrement la forme (ce que fera Bob Fosse dont l’œuvre est analysée en fin d’ouvrage). Le « Camp » nait d’un attachement maladif à des formes passées et au culte de stars devenues égéries du monde homosexuel : Judith Garland dans L’Ombre du passé (R.Neame), Julie Andrews dans Star ! de Robert Wise… On le retrouve dans des comédies musicales plus tardives et plus improbables comme The Wiz de Lumet ou Rien n’arrête la musique avec les Village People. Avec malice, l’auteur va dégotter cette dimension « Camp » qui parfois se confond presque avec le kitsch. C’est aussi ce qui fait la saveur de l’étude très circonstanciée sur les « films de plages » des années 60 de l’A.I.P, films destinés aux adolescents mais dénués de cette violence propre aux « mauvais garçons » qu’incarnaient les rebelles de Graine de violence (Richard Brooks) ou les personnages joués par Brando. Réalisé le plus souvent par William Asher (qui sera à l’origine de Ma sorcière bien-aimée), ces films lénifiants joués par Annette Funicello et Frankie Avalon étaient tous imprégnés d’éléments « Camp » (notamment le sous-texte homosexuel) que l’auteur met en lumière avec gourmandise (notons au passage que le livre, aussi sérieux et documenté soit-il, est souvent très drôle).

Ce regard transversal sur un certain pan de l’histoire du cinéma (des années 60 aux années 80), qui refuse les hiérarchies établies sans pour autant renoncer à des distinctions véritablement critiques fait une fois de plus l’intérêt de ce second volume de l’entreprise. Et c’est peu dire qu’on attend avec impatience la suite (et la fin) d’un des ouvrages de cinéma les plus stimulants qu’il nous ait été donné de lire depuis des années.

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Camp ! Volume 2 : Pop Camp, comédie & film musical (2022) de Pascal Françaix

Marest Editeur, 2022

ISBN : 979-10-96535-51-4

390 p : ill. 25€

 

 

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A propos de Vincent ROUSSEL

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