L’Etrange Festival 2026 – Compte-rendu n°8

© Saban

Précédé par sa réputation, Buddy de l’américain Casper Kelly affichait salle comble pour sa première projection en salle 500. Surtout connu sous nos latitudes pour avoir co-scénarisé l’immense Mandy de Panos Cosmatos, Casper Kelly avait fait sensation à Sundance en y présentant son univers pour enfants détraqué et morbide.

Dans le monde merveilleux des émissions pour enfants, Buddy est une licorne orange fluo, fluffy et bonhomme à souhait, qui passe son temps à réclamer des câlins et à entonner des chansons destinées à éduquer les enfants aux bonnes manières, au vivre ensemble et au renforcement personnel. L’immersion est immédiate, le film débutant par un épisode du show, génériques compris. Très vite la mécanique commence à dérailler, mais le show continue, si bien que l’on se demande si le film va oser le pari de se situer intégralement dans ce décor de carton aux couleurs pop chatoyantes. Sans ce sale gamin préférant rester plongé dans son livre plutôt que de répéter la chorégraphie de la fête, tout aurait continué à merveille. Mais il ne fallait pas contrarier Buddy… Soupçonnant leur mascotte d’avoir tué leur camarade et ayant assisté au meurtre de l’infirmière, Freddy, Wade, Oliver et Hannah vont tenter de s’échapper de ce rêve transformé en cauchemar. Mais, existe-t-il une vie en dehors de Buddy ?

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Sous ses aspects ludiques – et le film pousse aussi à fond le curseur dans ce sens – Buddy est une véritable plongée dans l’abîme, d’autant plus amère que le vernis du divertissement recouvre tout à la manière d’un film d’aventures trépidant, maniant humour et gore dans un décor léché. Mais derrière le miroir, la réalité de la violence s’impose progressivement. C’est d’abord le cynisme des programmes pour enfants qui est pointé du doigt, avant que le destin de son héroïne Freddy et de sa famille ne prenne cruellement le chemin de la métaphore des violences infligées aux enfants. D’un coup, Buddy est beaucoup moins drôle…

Le talent de Casper Kelly, dans son propos et se mise en scène, est là : nous embarquer dans ses montagnes russes entre horreur fun et drame poignant. Saluons ce parti pris qui fait toute la valeur de cet opus, au même titre que l’excès constant qui aurait pu verser dans le roboratif mais se révèle très juste, la beauté des décors fabriqués et peints – la traversée de la forêt vers Diamond City est une vraie merveille – et l’interprétation de l’ensemble du casting, qu’il soit réel ou costumé. Si Keegan-Michael Key excelle en licorne doucereuse, il est formidablement entouré. Mention spéciale également aux effets sanglants qui nous exposent les viscères cachés derrière la fourrure synthétique !

Buddy est beaucoup plus qu’un film-concept au postulat rigolo, c’est un vrai film d’horreur qui malaxe les codes pour dresser un constat effrayant. Et si ses chansons restent en tête, la tristesse elle aussi perdure.

Lors de cette édition, un focus Afrique du Sud donnait à voir en deux regards un aperçu de cette cinématographie méconnue, mais vivace et âpre. Outre Thus Spake Zolani de Clive Michael Will, nous avons pu découvrir Hen de Nico Scheepers, film contemplatif et terrible, à la fois tendre et rugueux. Parti en quête de gibier, le personnage principal tombe avec horreur sur un massacre. Cinq personnes gisent au sol en présentant d’atroces blessures. Point de convergence, une grande malle trône au milieu de ce chaos, entourée de cordes et de crucifix. Cet étrange totem se mettant à émettre des gémissements, Dawid défait les nœuds et fracasse le cadenas pour découvrir à l’intérieur un jeune garçon terrorisé.

Avec patience, il obtient sa confiance et repart vers sa maison en le transportant sur son dos, après avoir pansé ses pieds blessés. Couple sans enfant, Dawid et sa femme Hanna recueillent le garçon. Longs cadres immobiles, grandes étendues traversées par le souffle de l’air et le bruissement de la végétation asséchée, gestes calmes et douceur rassurante, le début du film observe la naissance d’une relation filiale essayant de tendre vers un équilibre à trois, foyer modeste et réconfortant pour Lukas, dont on ignorera presque jusque la fin pourquoi il avait été ainsi enfermé.

Egaré dans l’espace et le temps, le film déploie un quotidien simple, factuel, versant rapidement dans quelque chose de plus mystique, comme un lent mouvement vers le destin en marche. Insidieusement, par touches éparses et incongrues, l’étrangeté se fraye un passage, couve, sans que l’on sache quand l’équilibre sera vraiment rompu. A l’instar de Béla Tarr, Nico Scheepers met en marche dans de somptueuses images noir et blanc une temporalité du désastre qui sera aussi progressive qu’inéluctable. Le film hante d’autant plus que la tendresse se fait contaminer par une violence sourde et inévitable.

 

Trois longs métrages, trois avant-premières à l’Étrange Festival. En habitué, Quarxx fut chaleureusement accueilli pour la projection de son nouveau projet, Les Âmes en peine. Gardant son authenticité tout en balayant les scories de ses deux précédents opus, l’outsider français convainc avec ce nouveau film, plongée dans la France rurale soumise aux superstitions et heureux mélange des genres porté par des personnages incarnés et un propos partagé entre espoir et misanthropie.

Au crépuscule d’une guerre non nommée que l’on devine située à l’orée du vingtième siècle, dans une campagne profonde où le mode de vie est pieux et modeste, Zélie subit le caractère tyrannique de son père Jacob, passeur d’âmes du canton, et la passivité pathétique de sa mère Émilie. Aux alentours, sévit une mystérieuse maladie, baptisée le « mal noir », épidémie fatale transformant ceux qui en souffrent en charognards se nourrissant de cadavres. La loi interdisant de les tuer, un rituel fut mis en place afin de les extraire de la société : yeux et bouche cousus, dents arrachées, tête enfermée dans un masque en bois sculpté, condamnés à errer jusqu’à ce que, épuisés au bord d’une route, la faim et la fatigue ne les délivrent de ce monde.

Après une ouverture marquante explicitant le rituel sur la personne d’un petit garçon atteint de ce mal maudit, le film s’installe dans le quotidien de la famille du prêcheur, auto-investi d’une mission divine auprès de la communauté, bourreau à l’affût du moindre écart en privé. Zélie, jeune femme à la fois soumise à l’autorité paternelle et en même temps rebelle dans l’âme et aspirant à la liberté, se soumet comme elle le peut tout en rêvant d’une autre vie. Un soldat déserteur réfugié dans la grange familiale la mène vers la désobéissance.

Féru de mélange des genres, Quarxx orchestre Les Âmes en peine avec différentes tonalités : folk horror avec le mal noir et le rituel, chronique en la personne de Zélie, gore avec les décompositions et dévorations, tension psychologique dans ce bras de fer entre Zélie et son père, et même contrepoints drolatiques avec ce duo de ramasseurs d’âmes en peine, débonnaires et décalés. Des références aux films de zombies et particulièrement à Romero émaillent le film et Quarxx dresse le portrait de personnages forts, douloureux, excessifs ou misérables.

Tenir le rythme et le récit avec un tel mélange était un défi, que le réalisateur relève grâce à l’ensemble de l’équipe : Thierry Frémont est terrifiant de droiture et d’abjection morale, Zélie Rixhon est magnétique – on a hâte de la retrouver et Quarxx la dirige particulièrement bien dans ce que l’on sent être une véritable alchimie de collaboration – et les autres interprètes sont tous excellents. David Scherer aux maquillages effets spéciaux nous offre quelques visions sanglantes brutes et marquantes, comme à son habitude, et Quarxx opère une mise en scène alternant entre naturalisme et mystère, élégance et rugosité.

Assumant des dialogues très écrits et des déclamations très littéraires de la part de son prêcheur, excessif en tous points sans jamais tomber dans la caricature, Quarxx conserve une authenticité revigorante et ne fais pas de compromis. Revers de la médaille explicité lors du Q&A suivant la projection : le manque de soutien français envers ses projets, le conduisant à regret à se tourner vers le Royaume-Uni afin de pouvoir continuer à s’exprimer. Film singulier s’il en est, Les Âmes en peine nous donne en tout cas grandement envie de voir la suite.

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A propos de Audrey JEAMART

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