Il est des projections, des découvertes de films, des moments cinéphiles qui marquent. De ceux qui représentent des jalons dans le cadre d’un genre, d’un mouvement artistique, ou plus largement qui créent un impact personnel souvent indélébile. Pour les amateurs de cinéma (fantastique) moderne, It Follows de Robert David Mitchell (2014) est l’une de ces œuvres majeures dont on n’oublie pas l’effarante découverte, choc esthétique dévastateur doublé de l’intelligence du traitement des premiers émois adolescents, considérés comme un moment de crainte indicible, le sentiment et la sexualité naissante s’apparentant à l’effondrement d’un pan de nos vies, les monstres terrifiants parsemant le long métrage incarnant cette malédiction de grandir qui nous frappe toutes et tous. Leviticus, premier film réalisé par le cinéaste canadien Adrian Chiarella et présenté dans la section Nouveaux Talents de cet Etrange Festival 2026, crée à nouveau ce type de sidération. Non seulement parce qu’il se cale thématiquement dans le sillage du film de Mitchell mais aussi et surtout parce qu’il le dépasse encore nettement, en prolonge les enjeux par la caractérisation de ses personnages et leur inscription dans un écosystème pour le moins hostile envers eux.

Amour interdit (J. Bird, S. Clausen) (©Originals Factory)
Naim (Joe Bird, comme une variation adolescente d’un Robert Pattinson duquel il a quelques faux airs) est effacé, engoncé dans des fringues trop larges, transparent aux yeux de tous dans sa salle de classe ; Ryan (Stacy Clausen) est un blondinet décomplexé, portant joliment muscles et débardeur, populaire dans le même établissement scolaire que Naim. Ils s’évitent au lycée, ils se baladent ensemble dans les alentours de leur petite ville une fois hors les murs. Parce qu’ils éprouvent l’un pour l’autre un petit crush qui, allant grandissant, se transforme en amour véritable. Mais cela ne peut pas avoir lieu dans la communauté catholique rigoriste dans laquelle ils vivent, respirant au rythme des messes et cantiques, naviguant dans les valeurs réactionnaires de la ville dont le titre du film se fait le relais (le Lévitique, l’un des cinq livres de la Torah, constitue l’une des racines profondes du dogme chrétien, celle par laquelle le sacrifice eucharistique advient, et contenant en lui quelques passages diabolisant au sens propre du terme l’homosexualité), et dans une volonté collective de respect des préceptes de ce qui fonderait la « norme ». Ryan, infidèle, est dénoncé par un Naim dévasté au pasteur de la communauté, qui demande les services d’une sorte de prêtre-exorciste (interprété par Nicholas Hope) menant d’étranges thérapies de conversion. C’est alors que surgit dans la vie de ces adolescents « convertis » une malédiction meurtrière et seulement visible par ceux qui en sont sa cibles.
Leviticus ressemble lui aussi justement à un exorcisme. Non pas celui visant à éradiquer une homosexualité considérée comme nuisible par le terrifiant prêtre fondamentaliste introduisant la teneur fantastique du long métrage et se faisant ainsi l’inverse du héros catholique traditionnel des films de possession (si le fondamental Père Merrick de L’Exorciste de William Friedkin [1973] oeuvrait pour chasser les émissaires du Diable, le religieux taré du film de Chiarella semble, lui, les convoquer dans une démarche quasi antéchristique) ; non, le réalisateur tente plutôt de combattre les démons de sa jeunesse, non moins brutaux. Jeune gay moqué et harcelé par ses pairs, il a lui-même subi l’opprobre de sa communauté et de la religion, très puissante autour de lui. De ce point de vue, si la dimension autobiographique de son film le rend d’autant plus intense, elle permet aussi à Adrian Chiarella de rendre les coups qu’il a pris comme un boxeur sonné retournant la situation de son combat, inversant l’idée odieuse certainement entendue et subie toute sa jeunesse selon laquelle le Mal émanerait d’une supposée luxure homosexuelle. Ici, le Mal, c’est le Bien, du moins tel qu’il est entendu par le dogmatisme chrétien.

Atmosphère gothique (J. Bird) (©Originals Factory)
Et le film de faire avant tout de la malédiction qui en guide le récit un portrait éprouvant d’une communauté religieuse malade d’elle-même, constituée d’une myriade de signes oppressifs plus ou moins larvés, dont l’incommunicabilité entre les adultes au cerveau lessivé par la croyance et les adolescents qui n’ont pour seul envie que de sortir de ce bourbier délétère reste le principal. Le manque de mots constitue un premier rejet, un moyen de dissimuler les mauvaises intentions derrière le paravent d’un silence intergénérationnel qui ne s’évanouit que lors des rituels religieux ; la seule conversation, par ailleurs agitée entre parents et enfants, se déroule paradoxalement sans mots, recouverts par la musique de Jed Kurzel, le père pasteur de l’amant de Ryan lui aussi dénoncé par Naim hurlant sa honte à son fils et annonçant les représailles religieuses.
Le manque de communication crée le fantasme, de la même façon que le ferait une forme abstraite tapie dans une ombre incertaine ; la malédiction mortifère assaillant l’ensemble des jeunes personnages de Leviticus, miroir aux alouettes tuant sans scrupules ni hésitation celles et ceux qu’elle dupe, prenant l’apparence de la personne la plus aimée par le maudit ou la maudite afin qu’elle s’entrave dans les filets d’un sentiment fatal, n’est que le prolongement de ce fantasme, de cette envie de cacher sous le tapis les élans amoureux de ces jeunes garçons injustement condamnés par une vision presque occulte de la religion, et qui semblent finalement très proches des jeunes filles évanescentes du Virgin Suicides de Sofia Coppola (1999).

Garçons ou malédiction (J. Bird, S. Clausen) (©Originals Factory)
La malédiction et l’épouvante qu’elle distille deviennent alors un ensemble de métaphores de cet univers toxique et oppressif, n’attaquant que lorsque ses victimes sont seules : ne touchant que les gays et lesbiennes, elle autorise celles et ceux qu’elle poursuit à vivre en société, endroit aliénant où ils ne sont pas libres de s’exprimer clairement et sans ambiguïté ; elle ne leur permet pas d’exister hors du regard de l’autre, annihilant ainsi l’idée même d’une intimité réprouvée par la communauté religieuse dont la malédiction meurtrière représente peu ou prou le bras armé. En cela, la donnée fantastique de Leviticus, parfois proprement effroyable, devient un véhicule pour dresser le portrait de deux amoureux face auxquels se placent des obstacles apparemment insurmontables. La puissance du film d’Adrian Chiarella s’accroît encore grâce à cette alliance des genres mettant sur le même plan les peurs enfouies d’une société refusant en bloc les différences contredisant leur lecture obsolète du Saint Livre et romance tragiquement impossible du fait des psychoses de ceux qui les entourent. Une vraie question se pose : est-ce la malédiction ou la communauté religieuse qui provoque le plus de peur ? Réponse : les deux, monstruosité meurtrière et société malade formant le même corps menaçant, à fuir de toute urgence pour que les personnages puissent exister comme ils le voudraient. Pour rester en vie, en somme.

Malédiction meurtrière (T. Bullock) (©Originals Factory)
Oeuvre marquante, Leviticus, film d’une finesse, d’une justesse, d’une violence psychologique, d’une empathie et d’une efficacité dans la terreur assez époustouflantes, marquera une étape importante dans le cinéma fantastique contemporain, à l’égal en cette belle année horrifique de l’Obsession de Curry Barker avec lequel le petit chef-d’oeuvre de Chiarella partage la profondeur dans la caractérisation des personnages permettant un décryptage du monde remarquablement intelligent. Adrian Chiarella semble peut-être même encore plus fort par la solidité presque classique et réaliste d’une mise en scène profondément sensible et par la justesse imparable de son écriture. Voilà donc un film qui nous poursuivra durablement, comme une salutaire malédiction.
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