La frontière entre ce dont on se souvient et ce qu’on souhaite transmettre est parfois ténue. Trois films en compétition internationale à la 32e édition de L’Étrange Festival positionnent cette transition de l’esprit chacun à leur manière : la comédie vitaminée pour Kung Fu, le drame de l’absence pour A Time in Eternity et la poésie du langage pour The House in the Moon.

Kung Fu
Avec Kung Fu, le romancier à succès et cinéaste taïwanais Giddens Ko ne trompe pas sur la marchandise : le titre correspond exactement au déroulé, dans la théorie et dans la pratique ! Un vagabond fantasque et un poil intrusif propose à deux lycéens de les initier au kung fu après que ceux-ci se sont enquis de son état de santé sur un parking. Rejoints par une camarade de classe, les deux jeunes vont apprendre à se défendre contre les injustices du quotidien – les pratiques d’une responsable politique locale en cochent d’ailleurs toutes les cases – en écoutant, circonspects, les histoires mythologiques dont leur maître prétend descendre. Surtout qu’un de ses rivaux maléfiques semble être de retour sur Terre… Où est le vrai dans ces récits ? Quel « mal » est à combattre au nom de quel « bien » ? Dans son cours en apparence classique et amusant de buddy movie d’apprentissage – les blagues entre potes, l’entraînement, les combats –, le film questionne sans cesse la notion de vérité, jusqu’à un twist assez inattendu en fin de partie.
Giddens Ko fait entrer la fantaisie dans le réel, et sépare du présent le passé du vieux maître par une esthétique de pub rétro nanardesque aux décors de carton-pâte. La porosité des mondes contre l’efficacité avérée des nouveaux pouvoirs, poursuivre un objectif sans en comprendre les enjeux, est justement le sujet de Kung Fu. Les héros se fient à leur instinct de ce qu’ils croient être bon, mais ne savent pas jusqu’à quel point. Les petits gangs de quartier, l’élue véreuse : et ensuite ? On peut y trouver une réflexion sur le vertige de l’information dans la société et la perte de repères sur qui voudrait vivre le plus vertueusement possible dans un flux abondant de fake news et de storytelling. Pour le reste, le divertissement est mené tambour battant, part dans tous les sens, dans un montage destiné au plaisir immédiat. L’enchevêtrement des idées perd cependant en impact après le fameux retournement de situation, qui, avec son désir de faire changer le regard sur ce qui a été vu au préalable, rompt l’équilibre robuste (quoique fragile) de ce pudding, auquel on a ajouté la couche de trop.

A Time in Eternity
Il faut regarder vers l’Iran (A Time in Eternity, de Mehdi Norowzian) pour la proposition peut-être la plus sensible et pudique de cette édition de L’Étrange Festival. Maryam et sa fille Sayeh affrontent le quotidien au jour le jour avec le souvenir du père, Saeed, disparu du jour au lendemain sans laisser de traces. Vahid, frère de Saeed, tient à garder le contrôle sur Maryam, et des flaques commencent à apparaître dans l’appartement… L’eau et le sable représentent l’étendue et la malléabilité (tantôt fluide, tantôt aride) de la transition psychologique dans laquelle se retrouvent embarquées les deux personnages féminins. L’absence et l’incompréhension se heurtent à la difficulté de devoir recomposer un environnement instable (celui de Vahid) qui change ses propres règles. Mehdi Norowzian atteint une sorte de pureté dans sa gestion du silence et des éléments dans les trois premiers quarts du film. Il filme la fantastique Leila Hatami (Maryam) en monument de résilience pour affirmer sa présence comme un pilier indispensable à chacun des plans, trop grands pour leurs habitants. Bien que des forces extérieures concourent à l’accabler, c’est elle qui continue à être visible et à se battre.
Le souvenir et l’espoir constituent les outils les plus puissants de survie à cette épreuve. A Time in Eternity s’ouvre sur une scène à moto avec Saeed, dans le désert ; un train passe en fond, Maryam s’y reconnaît. Maryam est à la fois au centre et observatrice de son souvenir, la preuve de la pleine conscience de son affect. La pensée itérative envers Saeed rejoint la mouvement du voyage, et la dynamique de l’histoire semble vouée à prendre le chemin du départ. Le dernier quart prend ainsi cette voie, sous l’impulsion oppressive de Vahid. Le souvenir n’est plus suffisant pour convoquer la survie de l’âme ; il est temps de tourner la page, voire de se résigner, ou de se terrer dans l’imagination. Et puisque l’image du passé s’est muée en référentiel du regard, il est moins douloureux d’écrire l’histoire selon d’autres territoires encore inexplorés. La grande valeur de l’ultime tournant pris par A Time in Eternity réside dans sa grammaire soudainement réinventée, mais tellement peu en lien avec ce qui a précédé qu’on est face à un deuxième film qui vient presque nier le premier. La mécanique générale s’en voit hélas perturbée, par manque d’accompagnement du spectateur ou de microdosage préliminaire dans les phases antérieures du film.

The House on the Moon © Parallax Films
Sur The House on the Moon, on s’accroche davantage à un flux verbal et à un cadavre exquis d’images, dans un wu xiapan sensoriel qui n’a en fait de wu xiapan que la légende chinoise dont il est tiré. Et tant mieux ! Chang Er, échouée sur la Lune, est à la recherche de son époux archer qui partait en mission sauvetage du Soleil. Soudain la rejoint un bandit venu mystérieusement de la Terre. Ils vont devoir s’apprivoiser et faire équipe pour ne pas mettre un terme à leur quête respective. Atmosphère vaporeuse et photographie nimbée d’onirisme ne font qu’une au service d’une errance mutuelle influencée par la douleur du manque : la Terre pour lui, le mari pour elle. Le langage se transforme en une forme de transcendance de l’absence, en un remède dont on assiste aux tentatives et aux épanchements, aux maladresses et aux moments de vérité. La diction, la prosodie même, impose son rythme, de l’oreille à l’œil (qu’on parle ou non mandarin), puis inversement. L’hypnose de l’ouïe se nourrit de celle de la vue. Les Cendres du temps de Wong Kar-wai rencontre Bright Star de Jane Campion.
La (non-)narration éclatée de Nelson Yeo alterne les épisodes terriens et lunaires, les décors royaux et ruraux, les discussions triviales et les déclarations enflammées, dans un patchwork de moments que chacun est libre d’interpréter comme il l’entend. Il met autant de cœur à l’ouvrage dans le silence plein d’ambigüités que dans la situation éloquente, et provoque une certaine fascination dans ses longueurs salvatrices. Chacun n’a plus qu’à créer son liant personnel entre les séquences pour accueillir le film. Pourtant, The House on the Moon n’a absolument rien du film théorique en kit, car il trouve toujours l’émotion comme boussole. On en vient à ressentir physiquement l’éloignement puis le rapprochement, que la mise en scène égrène en développant une idée essentielle au sein de chacun des fragments. Le fil rouge du formalisme passe par la page blanche constante, et rien ne sert d’essayer y trouver une explication immédiate ou préconçue. On a là une vraie œuvre de festival, qui réussit à étendre son sens bien après la projection et invite déjà à une vision future…
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).