De temps en temps, le stakhanoviste Takashi Miike nous donne des nouvelles de son cinéma. La dernière fois, c’était en 2019 avec First Love, polar ludique et déviant, violent et romantique, sur fond de guerre des gangs dans un Tokyo cosmopolite. Ce qui ne l’empêche pas de tourner à un rythme effréné, même si sa cadence s’est un peu tarie avec les années. Mais tout de même, en sept ans, il a réalisé sept longs métrages et surtout une poignée de mini-séries dont il a assuré tous les épisodes derrière la caméra. Oui, rien à voir avec la grande époque où, en une année, il pouvait enchaîner dix tournages, mais il reste l’un des artisans – car il faut bien le prendre tel quel – les plus prolifiques et inventifs du cinéma japonais de ces quarante dernières années. Découvert en France par le traumatisant Audition et sa trilogie furieuse Dead or Alive au début des années 2000, il aura abordé tous les genres populaires sans distinction : films de monstres, J-Horror, thriller horrifique, classique du chambara revisité, film de super-héros et même western avec Sukiyaki Western Django, offrant un rôle à Tarantino bien avant que celui-ci ne réalise sa propre version du chef-d’œuvre de Sergio Corbucci. Le voir aujourd’hui s’emparer d’une affaire judiciaire qui a défrayé la chronique au Japon à Fukuoka en 2003, créant un véritable scandale, a de quoi surprendre. Le punk éternel s’est-il assagi, se soumettant à un genre convenu qui ne peut se permettre beaucoup de débordements et de digressions… En apparence, on peut répondre par l’affirmative. L’auteur de Gozu se plie à des contraintes narratives et visuelles pour livrer un film classique et épuré, qui, sur la forme, rappelle beaucoup la (fausse) tranquillité du style d’Audition pour mieux la surprendre dans sa deuxième partie.

Sham : Photo

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En s’inspirant d’un fait réel sans le mentionner (merci Takashi !), Sham démarre brutalement avec une série de séquences montrant un enseignant violent, discriminant, harceleur et manipulateur. Yabushita se rend tard le soir chez la mère d’un de ses élèves. Elle l’accueille poliment, lui sert un café. Il souhaite lui parler du comportement inapproprié de son fils en classe. Au fil de la conversation, elle lui révèle ses origines étrangères – nord-américaines pour être exacte –, ce qui pousse le professeur à faire un raccourci raciste : son comportement viendrait du fait qu’il ne soit pas entièrement japonais. Yabushita s’emballe, devient agressif verbalement et physiquement. La suite va dans ce sens pendant quinze minutes montrant une facette instable de cet enseignant, qui va jusqu’à pousser au suicide le pauvre gosse. La mère porte plainte pour maltraitance. Pour étouffer l’affaire, le directeur de l’établissement demande à Yabushita d’avouer son crime et de s’excuser auprès de la famille en toute transparence. Mais un journaliste à sensation s’en empare et enflamme l’opinion. Sortant des murs de l’établissement, l’affaire, médiatisée, est désormais portée devant le tribunal.

Sham

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Quelle est la part de vérité dans ce qui a été exhibé au spectateur au début du film ? Et si tout n’était que mensonge et manipulation, raconté d’un seul point de vue, celui de la mère ? C’est ce que semble nous dire Miike qui, sur ce plan, a un peu la main lourde, manque de subtilité tant sa narration est fléchée par des intentions claires et à rebours de notre époque. On n’est pas dans Rashomon, où la multiplication des versions jette un vrai trouble sur ce qui nous est donné à voir, où un détail, une scène manquante peuvent changer le sens de l’histoire.

Là, aucun doute n’est permis, le suspense est vite éventé. Yabushita n’a pas violenté Tabuko, il est parfaitement innocent, une fois que le spectateur a compris la mécanique en trompe-l’œil du début, artifice facilitant la démonstration du cinéaste. Car l’enjeu est de décrire le parcours d’un homme seul contre tous, victime d’une injustice, sur les seules paroles d’une mère et de son enfant. Miike s’en prend violemment à la presse et aux autorités éducatives, présentées comme des êtres vils, lâches et sournois. Cette univocité dans la caractérisation des personnages s’avère finalement payante, ressort narratif efficace de ce pamphlet assez subversif sur la cruauté humaine.

Sham

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S’il rate sa réflexion wellesienne autour de la vérité et du mensonge, Miike signe en revanche un drame social implacable, dénué d’humour et de violence graphique, qui impose une mise en scène précise, beaucoup moins académique qu’elle n’en a l’air. Les scènes de procès sont remarquablement filmées et découpées, cherchant à briser la monotonie des champs-contrechamps en explorant l’espace intelligemment et en instaurant un malaise par la durée des plans. Proche d’Audition sur la forme, Sham reprend finalement certains codes du film d’horreur, notamment dans le portrait de la mère de l’enfant, personnage fascinant au passé trouble, figure machiavélique qui diffuse une atmosphère inquiétante. Elle contamine un récit qui passe finalement du drame judiciaire au pur film de terreur. Shibasaki Kô, vue récemment dans La Voie du serpent, tout en retenue, parvient en un regard à être effrayante, lointaine cousine d’Asami, pur présence fantomatique. Face à elle, Ayano Gô, peut-être en surjeu parfois, ne démérite pas, insufflant une intensité nécessaire à son personnage d’enseignant malmené par une société jugeante.

Dans ce film d’inspiration très languienne, sur le lynchage public, Takashi Miike continue à montrer l’étendue de son talent, même s’il passe – volontairement ? – un peu à côté de son véritable sujet. En l’état, il en résulte une œuvre passionnante, un peu frustrante, mais qui confirme la santé de son auteur, qui n’a pas perdu la main.

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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