L’Étrange Festival 2026 – « Sanguine » (Marion Le Corroller)

« T’façon, les jeunes veulent plus du tout travailler ! » La légende du travail émancipateur et libre de toute faute de management s’est tellement ancrée qu’elle a fini par se banaliser dans les médias. Pour son premier long-métrage, Marion Le Corroller prend le sujet à bras-le-corps, en tirant de son burn-out passé dans la finance, au service d’un premier long-métrage tentaculaire et à la personnalité bien trempée, parti pour rencontrer le même succès que Grave de Julia Ducournau et The Substance de Coralie Fargeat, entre lesquels Sanguine se présente en trait d’union.

Margot, interne en médecine, vient de rejoindre un service d’urgences saturé. Alors qu’elle apprend à gérer la pression et la politique de rendement de l’hôpital, lui apparaissent de curieux symptômes sur la peau, que des patients de l’établissement ont également eus les précédents mois. Dans cette vie nouvelle et pendant son enquête, Margot doit subir des transformations sur son corps en faisant profil bas et en s’intégrant à l’équipe, où rivalité et camaraderie ne sont pas toujours très compatibles. Maladie du travail, nouvelle épidémie ou menace plus profonde ?

Sanguine © ARP-Selection_Tresor-Films_Windy-Production-

Si des questions se posent bel et bien, tout va très vite. Le montage ciselé alterne plans serrés sur les visages et plans d’ensemble, le va-et-vient dans les couloirs de l’hôpital ressemble à celui d’un hall de gare, et les personnages sont contraints de prendre leurs décisions de go. Marion Le Corroller instaure une atmosphère de carrefour permanent, de transition intranquille. Son film est le reflet d’un work in progress qui n’acquiert jamais de stabilité physique ou émotionnelle, à l’image des mutations que subit Margot, à un moment charnière entre sa vie étudiante et sa carrière professionnelle. Dans le même temps, le cap de réalisation garde constamment un horizon très clair : les lieux paraissent irréels, kubrickiens, tout droit sortis d’un univers de science-fiction, avec leur lumière saturée non-naturelle. Ces décors immuables, d’un autre monde, semblent être en prise directe sur les personnages secondaires et leur enfermement. Ils gardent une constance de caractère, qu’il s’agisse du camarade empathique (Sami Outalbali) ou de l’interne carriériste (Kim Higelin), voire restent sourds Hélène à ce que peut ressentir Margot (à l’instar de la sévère cheffe de service, jouée par Karin Viard) qui elle, se métamorphose.

Sanguine © ARP-Selection_Tresor-Films_Windy-Production-

L’habillage très énergique de mise en scène, telle une expérimentation biologique accélérée en laboratoire clos, interpelle pour ce qu’il dit de ces figures enfermées qui refusent leur transformation. Plutôt que l’apprentissage de son propre corps – le principe de Grave –, Sanguine parle de ce qu’on n’accepte pas de regarder ou d’assumer de ce corps. Les patients refusent de parler du mal qui les ronge et les internes se terrent dans le silence de leur mal-être au travail. Deux stratégies de la fuite, pour un seul précepte de cinéma : filmer le corps à la manière d’un réceptacle qui subit, qui accumule, qui s’accroche – au contraire de The Substance, où le corps est ce qu’on décide d’en faire –, en attendant que les chosent passent. Marion Le Corroller se dit héritière d’Ari Aster et de Yórgos Lánthimos, mais le film est construit dans la confusion hallucination / faits et l’émancipation dans la souffrance du Black Swan d’Aronofsky – la danseuse, dont le corps est l’outil de travail, en subit les modifications, imaginaires ou avérées. La puissance graphique de Sanguine lorgne également vers l’artisanat gore des premiers Sam Raimi ou du Cabin Fever d’Eli Roth. Rien de tel que le réalisme repoussant des bonnes vieilles croûtes brûlées au phénol 404 !

Sanguine © ARP-Selection_Tresor-Films_Windy-Production-

La grande force de Marion Le Corroller est de relier les thématiques, à la fois l’état préoccupant de l’hôpital public et le rapport de la génération Z au monde du travail, tout en prenant le temps de traiter profondément sa chronique de jeunes adultes entre deux âges. Margot a beau avoir toutes les cartes en main pour changer les choses de l’intérieur – savoir, ressources, matériel –, le mur de contradictions du système ne lui permet pas de prendre la parole. Sanguine se perçoit ainsi en réflexion sur l’incommunicabilité et sur le choc des générations, où l’horloge du quotidien avance encore et encore. Le body horror bien salace (permis aussi par le milieu médical) ne succombe heureusement pas aux effets de mode : il est davantage un outil qu’une fin en soi, et sait se rendre indispensable dès que l’action l’exige. L’esthétique, tantôt intime tantôt sensationnelle, aux effets toujours bien ménagés, réussit à se renouveler dans une limpidité de sens, sans appuyer le propos de fond (que l’épilogue corroborera, de toute façon). Mara Taquin (Margot) traverse cette épreuve du corps avec un hallucinant instinct de (sur)vie, une science de la déformation des mouvements quand la musique électro de Rob renvoie les sonorités synthétiques à la saveur de l’inconnu.

Sanguine © ARP-Selection_Tresor-Films_Windy-Production-

Marion Le Corroller a bien compris qu’il ne suffisait pas de traverser la rue pour devenir cinéaste, et nul doute que sa patte déjà bien affirmée (sélectionnée en Séance de Minuit cette année à Cannes, ainsi qu’à L’Étrange Festival) est bien partie pour continuer à étoffer sa singularité au fil des années. Elle arrive après Julia Ducournau et Coralie Fargeat ; elle pourrait être citée à l’avenir en modèle.

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